Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Les protocoles des sages de sion

 

Qui a fabriqué le plus célèbre des textes antijuifs ?

 


Le document connu sous le titre Protocoles des sages de Sion, publié en Russie pour la première fois durant l'été 1903 dans une version abrégée où il est présenté comme le " programme de la conquête du monde par les juifs ", est le faux le plus célèbre de l'histoire occidentale en même temps que le plus diffusé des faux antijuifs depuis le début du XXe siècle.

 

Pourtant, dans trois articles parus du 16 au 18 août 1921, un journaliste du Times de Londres, Philip Graves, a démontré que ce texte était en grande partie plagié du pamphlet antibonapartiste de l'avocat d'extrême gauche Maurice Joly, Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, ou la politique de Machiavel au XIXe siècle, publié anonymement à Bruxelles en 1864. Napoléon III y apparaît comme un autocrate " machiavélique " et un maître de la manipulation des foules. Censés théoriser la " politique de la force " (opposée à la " politique du droit " défendue par Montesquieu), les propos de Machiavel-Napoléon III sont attribués par le faussaire au " sage de Sion " s'adressant à ses pairs, moyennant quelques substitutions lexicales (les " peuples " manipulables du Dialogue devenant les " goyim " dans les Protocoles, etc.). La démonstration du Times n'a porté qu'un coup d'arrêt provisoire à la diffusion du faux devenu un best-seller planétaire, indéfiniment recyclé par la suite. En 1939, Henri Rollin notait qu'on pouvait " considérer les Protocoles comme l'ouvrage le plus répandu dans le monde après la Bible ". Traduit en français, en allemand, en hongrois et en américain (grâce à Henry Ford) dès 1920, le livre sera utilisé comme machine de guerre contre les " judéos-bolcheviques ", puis servira à justifier la thèse du " coup de poignard dans le dos ", la prétendue collusion des juifs avec la finance internationale et même la crise de 1929.

 

Propagande antimaçonnique

 

On connaît également la plupart des autres sources du faux, depuis le Discours du rabbin - emprunté à un chapitre du roman d'Hermann Goedsche, Biarritz (1868) -, jusqu'à la lettre du chimérique " capitaine Simonini " (août 1806) à l'abbé Augustin de Barruel, des écrits du mystérieux " Piccolo Tigre " - ce prétendu juif franc-maçon de haut rang qui n'était qu'un personnage fictif inventé par la propagande antimaçonnique du Saint-Siège. Entrent aussi dans le " cocktail " un faux antisémite plus récent, le Secret du judaïsme, vraisemblablement d'origine policière, daté de février 1895, qui circule aussitôt en Russie. Les " sociétés secrètes " et les loges maçonniques y apparaissent utilisées par les juifs à leurs fins propres, jusqu'à ce que le capitalisme fût " habilement pris en main par la juiverie ", en même temps que la " malfaisante puissance secrète du judaïsme " exerçait un " rôle dirigeant dans le mouvement révolutionnaire russe ". Soit le schéma classique du complot judéo-maçonnico-révolutionnaire. C'est dans ce contexte qu'est publiée par le mystique orthodoxe Serge A. Nilus, fin décembre 1905, la version des Protocoles qui deviendra canonique.

 

Il s'agit des minutes de 24 séances secrètes, tenues on ne sait où, ni quand, par un groupe de " sages de Sion " inconnus, au nombre non précisé, qui seraient les chefs suprêmes du peuple juif. Le thème de cette réunion est emprunté au Discours du rabbin, s'inspirant lui-même de Joseph Balsamo, roman publié en 1849 par Alexandre Dumas, qui a rendu populaire la légende conspirationniste des " illuminés de Bavière ", dénoncés comme les véritables responsables de la Révolution française. Un orateur anonyme, l'un des sages, s'adresse à ses pairs pour leur rappeler les idées directrices de leur programme de domination du monde et les informer sur l'état actuel de sa réalisation. Ce programme implique la destruction des Etats chrétiens, accomplie avec l'aide de la franc-maçonnerie, manipulée par les sages. Restent en suspens des questions capitales : l'identité du (des) rédacteur(s) du faux, celle de son (ses) éventuel(s) commanditaire(s), les motivations des uns et des autres, le lieu de fabrication du faux.

 

Selon l'hypothèse " classique ", les Protocoles auraient été fabriqués à Paris, au plus tard en 1900-1901, par des agents de la police politique secrète du tsar, l'Okhrana, dont la section étrangère était dirigée de Paris par Pierre I. Ratchkovski. Pour confectionner le faux document " révélateur ", dont l'objectif principal était de disqualifier toute tentative de modernisation " libérale " du régime tsariste en l'assimilant à une " judaïsation " de la Russie, Ratchkovski aurait utilisé les talents du faussaire Mathieu V. Golovinski. L'identité de cet agent de l'Okhrana à l'étranger a été établie dès 1917 par l'historien et juriste Serge G. Svatikov, ancien menchevik, alors commissaire du gouvernement provisoire russe chargé de démanteler les services secrets tsaristes à l'étranger et d'enquêter sur les activités de leurs agents, notamment à Paris. Concernant la fabrication des Protocoles, Svatikov a consigné dans son rapport le témoignage du supérieur hiérarchique de Golovinski au sein de l'Okhrana, le Français Henri Bint, l'un des proches collaborateurs de Ratchkovski.

 

Selon Bint, les Protocoles auraient été fabriqués à Paris, sous sa direction, par Golovinski, soit en 1899, soit en 1901, un an avant le rappel en Russie de Ratchkovski. Il n'est pas impossible que Golovinski qui, à la fin des années 1890, avait travaillé à Paris au Figaro avec Charles Joly, fils de Maurice Joly, ait pris connaissance par son intermédiaire du Dialogue aux enfers. Dans un article paru en août 1921, alors que s'internationalisait la polémique sur les Protocoles, Svatikov a désigné formellement Golovinski et Ratchkovski comme les auteurs du faux, avec la collaboration probable d'un agent réputé de l'Okhrana, Ivan F. Manassievitch-Manouilov.

 

Explications hasardeuses

 

D'autres témoignages recoupent les déclarations de Bint, notamment celui du journaliste d'investigation Vladimir L. Bourtsev qui, au procès de Berne, se fondait notamment sur les confidences de deux anciens directeurs du département de la police, Alexis A. Lopoukhine et Stepan P. Bieletski. Abondant dans le même sens, les souvenirs en forme de témoignage du général Konstantin I. Globatchev, ancien commandant de la division de l'Okhrana à Saint-Pétersbourg, seront présentés, replacés dans leur contexte, par Bourtsev devant le tribunal de Berne en 1934, puis publiés dans son livre paru en 1938, Les Protocoles des sages de Sion, un faux dévoilé. Il ne faut pas négliger, en dépit des quelques approximations qu'ils contiennent, les témoignages concordants, rendus publics en février-mars 1921, de la princesse Catherine Radziwill et de l'antisémite Henriette Hurblut, qui avaient fréquenté Golovinski à Paris dans les années 1900. Dans leur ouvrage de référence sur le procès de Berne, paru en 1938, Emil Raas et Georges Brunschvig concluent de la même façon, suivis par l'historien américain John S. Curtiss, spécialiste du monde slave, en 1942, puis par l'essayiste et historien du nazisme Konrad Heiden, en 1944. En 2002, dans sa vaste étude historique intitulée Deux siècles ensemble, 1797-1995, Alexandre Soljenitsyne, se fondant sur de récents travaux russes, désigne également Golovinski comme étant le faussaire. A quelques variations près, cette hypothèse privilégiant la piste de l'Okhrana est conforme aux conclusions des travaux de la majorité des historiens du faux.

 

Une nouvelle hypothèse sur les origines des Protocoles a pourtant été avancée récemment par le philologue et historien du monde russe Cesare G. De Michelis, et soutenue par un autre expert reconnu du célèbre faux, l'historien allemand Michael Hagemeister, qui s'est appliqué à relever certaines invraisemblances dans la reconstruction historique proposée par Rollin et Cohn (1967). Ces derniers en étaient arrivés à expliquer l'origine du faux par un complot politico-policier au sein de la cour impériale, et à orienter ainsi l'historiographie des Protocoles vers les habitudes de pensée proprement conspiratoires, privilégiant les intrigues et l'imputation de visées secrètes aux acteurs. Selon l'hypothèse de Rollin-Cohn, les Protocoles devaient jouer en effet, dans l'esprit de leur(s) rédacteur(s), un rôle décisif dans l'intrigue visant à éliminer de l'entourage du tsar le mage Philippe de Lyon, personnage régulièrement consulté par le couple impérial, et ce, au profit de Nilus. Or, lorsque Nilus publia le faux en appendice à la 2e édition de son livre le Grand dans le petit, en décembre 1905, Philippe était mort en France quelques mois plus tôt (le 2 août 1905). L'explication avancée par Rollin-Cohn ne tient donc pas.

 

Concernant le but poursuivi par les auteurs ou les commanditaires des Protocoles, une autre hypothèse a été retenue par nombre d'historiens et d'enquêteurs, celle que résumait Pierre Charles dans son étude critique de 1938 : " Il semble bien que [ce but] soit en rapport avec la situation intérieure de la Russie en 1905 et le manifeste tsariste du 30 octobre de cette année. " Il est certes vraisemblable que la publication des Protocoles par Nilus ait eu pour objectif de disqualifier les mesures visant à moderniser ou à libéraliser la Russie tsariste en les réduisant à une étape dans la réalisation du plan juif de conquête du monde. Mais le faux n'a pas été rédigé en 1905, en réaction immédiate aux bouleversements sociaux et politiques qui marquèrent cette année. Son existence était alors connue depuis au moins trois ans, comme l'atteste un article du journaliste antisémite Mikhaïl Menchikov (1859-1918) publié dans Novoe Vremja (" Temps nouveaux ") le 7-20 avril 1902 sous le titre " Complots contre l'humanité ".

 

En outre, le faux avait fait l'objet d'une première publication sous une forme abrégée, en feuilleton, dans le journal d'extrême droite Znamia (" le Drapeau ") dirigé à Saint-Pétersbourg par l'agitateur antijuif Pavolachi A. Krouchevan, du 28 août au 7 septembre 1903, donc quelques mois après le pogrom de Kichinev (aujourd'hui Chisinau) du 21 avril 1903, qu'il pouvait paraître justifier. Les circonstances particulières de 1905 ne permettent donc en aucune manière d'expliquer la fabrication des Protocoles.

 

Fausses coïncidences

 

Supposant à la fois que l'existence d'un manuscrit français des Protocoles relève de la légende (ce qui expliquerait le fait que ce manuscrit n'a jamais été retrouvé) et que l'Okhrana n'a été pour rien dans la fabrication du faux (ce qui reste à établir), Michael Hagemeister considère que celui-ci aurait été le résultat du retravail complexe d'un texte écrit en Russie entre avril 1902 et août 1903 par des écrivains antisémites et réactionnaires, dont l'identité reste à déterminer, et ce, en vue de discréditer le mouvement sioniste - qui commençait alors à prendre de l'importance. C'est là une hypothèse qui paraît être confirmée par un certain nombre de textes d'accompagnement contenus dans les premières éditions russes des Protocoles. Car la première publication des Protocoles par l'organisateur du pogrom de Kichinev, Krouchevan, suivait de peu l'ouverture, le 23 août 1903, du 6e Congrès sioniste, à Bâle. S'agissait-il d'une pure coïncidence, ou d'une relation de cause à effet ? Il est difficile de trancher. Le document, structuré en 22 séances, est présenté par le " traducteur " comme étant les " protocoles des séances de l'union mondiale des francs-maçons et des sages de Sion ". Les premiers usages du faux auraient ainsi été orientés par l'antimaçonnisme et l'" antisionisme ".

 

Il est par ailleurs à noter que les premières versions des Protocoles présentent des traits ukrainiens prononcés, alors que les versions ultérieures du faux comportent des accents français et des références à l'histoire française récente, leur donnant l'apparence d'un document rédigé hors de la Russie impériale. Les références à l'actualité politique et économique française (construction du métropolitain parisien, dont la première ligne fut ouverte en 1900 ; Léon Bourgeois, devenu ministre de l'Instruction publique en 1898 ; les hommes politiques supposés liés au scandale de Panama, notamment Emile Loubet, etc.) relèveraient dès lors d'interpolations destinées à suggérer au lecteur une fausse piste, la piste parisienne, conforme aux textes de présentation du faux. Les témoignages concernant le manuscrit en langue française des Protocoles seraient, dans cette hypothèse, des faux, développant les suggestions trompeuses contenues dans le document. Il en irait ainsi, par exemple, des témoignages de la princesse Radziwill et du comte Armand Alexandre du Chayla (mai 1921). Dans l'état actuel des connaissances historiographiques, il est impossible de trancher en faveur de l'une des deux hypothèses.