Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Les rouages de l’Inquisition

 

Comment fonctionnait l’Inquisition, qui la finançait, qui la commandait, quelles furent ses prérogatives ? Autant de réponses surprenantes qui nous montrent que l’Inquisition a inspiré notre justice…

 

Procédure

 

A la tête de l’Inquisition moderne se tient le pape, car l’Inquisition est un tribunal du pape. Vers 1230, celui-ci s’est réservé le monopole de la poursuite des hérétiques dans la chrétienté. Les juristes pontificaux ont alors mis au point des règles de procédure spéciales, qui permettent aux juges de rechercher effectivement les coupables. C’était une nouveauté. Jusqu’alors, la justice était une machine à arbitrer des différends entre individus : elle se mettait en branle que lorsqu’une plainte lui désignait le coupable. L’idée que la société en tant que telle pouvait s’estimer lésée et poursuivre pour son compte était neuve. Elle aura le succès que l’on sait, au point de constituer aujourd’hui la base de notre procédure criminelle. En ce sens, l’Inquisition est à la racine de l’organisation de la justice actuelle, et le juge d’instruction est le descendant direct des inquisiteurs médiévaux. Le pape ne peut être partout. Il délègue. Il nomme des inquisiteurs. N’importe qui peut l’être. On aura tendance à choisir pour ce rôle des juristes. Car l’inquisition est un tribunal. Rien n’est plus faux que de voir dans les inquisiteurs des fanatiques excités. Tout au contraire, ce sont des fonctionnaires, méticuleux, tatillons, attachés aux formes. Ils n’en sont pas moins efficaces.

 

Territoire

 

L’inquisiteur peut être révoqué n’importe quand. Il se voit attribuer un territoire clairement délimité, librement fixé par ses lettres de mission, sur lequel il reçoit pour instruction de rechercher et de poursuivre l’hérésie. Ce n’est pas ici le lieu définir ce mot, qui n’admet pas de définition simple. Il nous faut pourtant en donner une idée. Est hérésie tout écart à la croyance par rapport au noyau dur de la foi catholique. Mais comment définir ce noyau dur ? On mettra sous le mot les choses les plus diverses, selon les lieux et les époques. Retenons cela. La juridiction de l’inquisiteur n’a pas de limites précises. Son terrain de chasse est à géométrie variable. Il jouit d’une liberté considérable – les juristes parlent d’une grande marge d’arbitraire. Son action se caractérisera par sa souplesse et sa facilité d’adaptation.

 

Hiérarchie

 

Juge pontifical, l’inquisiteur est rarement le bienvenu aux yeux des Etats. On a peu d’exemples qu’un souverain accepte de gaieté de cœur l’intervention chez lui d’un tribunal étranger. Le pape doit donc négocier avec le pouvoir politique la place qui sera faite à son délégué. Les solutions les plus diverses ont été trouvées. En Espagne, le roi exige de désigner la personne. L’ « Inquisiteur Général » ainsi nommé choisit à son tour des juges « subdélégués » qu’il envoie dans les provinces et sur lesquels il garde un pouvoir de contrôle. L’Inquisiteur Général est généralement un prélat de haut rang, souvent archevêque de Tolède ou de Séville, un proche du roi, un homme de confiance. Quelques-uns, Torquemada, Cisneros, ont joué un rôle politique éminent. On l’aura compris, l’Inquisiteur Général est un homme très occupé. Aussi s’entoure-t-il d’un Conseil, qui le décharge de l’essentiel de sa tâche. Cinq ou six personnes, souvent d’anciens inquisiteurs ou de hauts fonctionnaires, deux secrétaires et leurs bureaux, une cour des comptes constituent le Conseil de la Suprême Inquisition. Pour faire bref, on l’appelle la Suprema. C’est elle qui gère l’institution au jour le jour. Les subdélégués ont installé leurs tribunaux en province. D’abord itinérants, ils se sont progressivement fixés, Valladolid, Tolède, Saragosse, Barcelone, Valence, Cordoue, Séville, d’autres villes encore, accueillent une vingtaine de cours qui se partagent le territoire actuel de l’Espagne tout entier. La Sardaigne, la Sicile relevaient du roi Ferdinand lorsqu’il a négocié l’accord d’introduction du tribunal avec le pape : elles ont donc leur inquisition, dès l’origine. L’Amérique, après la découverte, est attribuée à la Castille. Elle reçoit une inquisition au début du XVIIe siècle. A la tête de chaque district, on trouve de un à quatre inquisiteurs, selon les époques et l’importance de la circonscription. Ils sont assistés de deux ou trois greffiers, d’un concierge, d’un huissier, d’un argousin (bourreau) et d’un exempt (un sergent). Contrairement à la légende tenace, les tribunaux d’inquisition se caractérisent par une souplesse qu’expliquent des raisons financières. Car l’Inquisition ne fut pas riche comme on l’a si souvent répété.

 

Finances

 

De quoi vivaient ses agents ? Certainement pas du budget de l’Etat. Encore moins des subsides du pape. Ils confisquaient les biens des condamnés et les vendaient à l’encan pour toucher leurs salaires. Outre les incidences fâcheuses que de telles pratiques avaient sur leur manière de rendre la justice, le bien confisqué présentait un grave défaut : sa haute volatilité. Entre la confiscation et la vente aux enchères, les recours des créanciers, les frais de maintenance et de gardiennage, l’usure naturelle du temps, le réduisaient rapidement à peu de chose. Quelques gros coups ne peuvent dissimuler une réalité surprenante : l’Inquisition espagnole fut globalement pauvre. Elle fut même à plusieurs reprises sur le point de fermer, faute d’argent. Il fallut, au milieu du XVIe siècle, lui céder les revenus d’une place de chanoine dans chacun des chapitres d’Espagne pour la sauver de la banqueroute. Comme les salaires constituaient l’essentiel de ses dépenses, on rognait sur le personnel. Or, les circonscriptions étaient vastes : 28 000 km2 en moyenne… Ce n’est pas avec une dizaine de personnes que l’on contrôle de telles étendues. Le tribunal se mit donc en quête de collaborateurs bénévoles. Il en trouva. Il ne les payait certes pas, mais il leur offrait sa protection – c’est lui et lui seul qui les jugerait en matières criminelles – et le prestige d’une institution appréciée. Servir l’Inquisition devient rapidement une quasi preuve de noblesse. Peu d’obligations en échange.

 

L’enquête

 

Les commissaires, quelques dizaines par district, toujours des prêtres, recevaient les dénonciations et procédaient aux enquêtes que les juges leur prescrivaient, soit quelques jours de travail par an, dans le pire des cas. Les familiers, quelques centaines, des laïcs, étaient censés fournir une milice : arrestation des accusés, transfert au siège, surveillance du tribunal, telles étaient leurs missions. En fait, recrutés parmi les notables locaux, la documentation nous les montre plus soucieux de se pavaner, le badge distinctif de leur office bien en vue sur la poitrine ou de régler leurs comptes en traînant leurs ennemis devant le saint tribunal, que de monter des gardes de nuit ou d’escorter des transports de justice. En dépit de leur nombre, les collaborateurs locaux de l’Inquisition ne constituèrent jamais un réseau structuré. Inégalement répartis sur le territoire, l’information circulait mal entre eux, rares les tribunaux qui pouvaient en dresser ne fut-ce qu’une liste raisonnable. Il était rare aussi qu’ils apportent aux juges des informations intéressantes. Le manque d’hommes constitua par exemple la faiblesse principale de l’Inquisition espagnole. Du coup, plus que de l’action policière, elle dépendait pour son information de dénonciateurs totalement extérieurs.

 

Délation

 

Il s’appelait Jean Montero. Il était tavernier dans un bourg de la province de Madrid. Revenant d’un transport, il avait pris à bord de sa charrette une fille sur la route. Elle avait d’autant plus facilement cédé à ses avances que l’amour était son gagne-pain. Or, il y avait un témoin. La complicité masculine ne joua pas, et l’autre n’ut rien de plus pressé que de plaisanter publiquement notre héros, dans la propre salle de sa taverne, en présence de sa femme. Pour sa défense, le coupable lâcha un mot malheureux : « Je l’ai payée, dit-il. En payant, ce n’est pas un péché. » Il ne faisait là qu’émettre la plus traditionnelle des opinions, celle qui pendant longtemps avait eu cours, approuvée de tous. Trente ans auparavant, rien ne se fut sans doute passé mais, en 1585, l’Eglise menait une campagne vigoureuse pour convaincre les fidèles que, même en ce cas, les partenaires commettaient un péché mortel. Bref, c’était un cas d’inquisition. Philippe de Salamanque, le tailleur, le savait. Il se précipita chez le curé pour lui demander conseil. Celui-ci calma son ardeur. Certes, il fallait dénoncer, mais pas tout de suite. Qu’il avertisse le coupable et lui laisse un délai pour se présenter « spontanément » devant ses juges, lesquels lui en sauraient gré. On reparla de l’affaire quelques semaines plus tard, lorsque Salamanque se confessa pour la semaine sainte. Montero était-il allé à Tolède ? Non. Dans ce cas, il fallait se décider. Le pénitent ne reçut qu’une absolution conditionnelle : elle ne prendrait effet qu’après la dénonciation. Il biaisa. Il reparla de l’affaire à Montero, qui se rendit à son tour chez le curé, lequel l’envoya bien à Tolède, muni d’une lettre, non point aux inquisiteurs, mais au juge de l’évêque. C’est celui-ci qui, enfin l’expédia à l’Inquisition. Au moment même où il s’y présentait, Salamanque le dénonçait auprès du commissaire inquisitorial de Colmenar. Il avait finalement franchi le pas… en prenant son temps. On touche ici du doigt le mélange de pression sociale et de réticences que suscite l’Inquisition. Pour elle, tout est clair : il faut dénoncer dans tous les cas, au moindre soupçon. Elle le répète chaque année, dans les paroisses, lors de la lecture publique de son édit de foi, qui contient la liste de tous les faits qu’elle poursuit : le prédicateur qui commente ensuite le document est chargé d’insister sur ce point. Elle fait savoir ce qu’elle veut, et le fait bien savoir. Quant à obtenir qu’on passe aux actes, c’est beaucoup moins évident.

 

Le huis-clos

 

Le procès, d’ailleurs, est secret. Cela déplaît. C’est un huis-clos entre l’accusé et ses juges, et c’est là son caractère distinctif. Or, à cette époque, la justice ordinaire est publique à un point que nous concevons difficilement. La prison est un lieu ouvert où n’importe qui rend visite à n’importe qui : voir les prisonniers est une promenade que l’on fait en famille. Chacun est au courant des incidents de la moindre affaire. Chacun se mêle de trouver un compromis entre les plaideurs, de susciter une manœuvre, et apprécie les coups en connaisseurs. Les juges entérinent sans peine les compromis privés entre les partis qui, la plupart du temps, concluent l’affaire. Il en va autrement de l’Inquisition. L’accusé est au secret. Personne ne sait ce qu’il fait. Il ignore où en est son affaire. Personne ne sait qui l’a dénoncé. Personne ne connaît le nom des témoins, même pas lui. De ce fait, les juges agissent en toute indépendance. Ils laissent leur prisonnier croupir dans la « prison secrète », coupé du monde, isolé de tout. Petit à petit, il s’affole. Le moment vient où il craque. Il avoue, de lui-même et de ses complices. Alors la machine s’ébranle. Ses aveux servent de dénonciation contre d’autres, que l’on arrête, qui dénoncent et provoquent à leur tour d’autres arrestations, qui à leur tour amènent des dénonciations, qui elles aussi… Le mécanisme de la « complicité » est en marche, pour reprendre le mot dont se servent les juges. Le secret, ce travail psychologique, c’est la marque de l’Inquisition, qui l’entoure d’une aura de terreur. Non pas son arbitraire ou sa sauvagerie : elle respecte scrupuleusement une procédure rigide, bien mieux que n’importe quel tribunal civil ; huit instructions sur dix, au moins, se terminent par un non-lieu et parmi celles qui restent, un inculpé sur six est relâché sans châtiment, faute de preuves. Non pas la torture, qu’elle pratique avec modération, comparativement toujours aux autres tribunaux de l’époque : deux accusés sur trois y résistent sans avouer. Un peu mieux les peines, dont celle du feu, qui terrifie ; mais elle a certainement brûlé beaucoup moins que les tribunaux laïcs qui font subir le même sort aux sodomites. Ce qui fait peur, c’est qu’elle sait briser les volontés, par la patience et l’isolement, ces deux vieux alliés des policiers de tout crin. On sait bien qu’isolées hors de tout contact, de tout point de repère pendant le temps qu’il faut, soumises aux caprices imprévisibles d’un juge mystérieux et tout puissant, systématiquement sevrées de contacts humains, les volontés les mieux trempées finissent par céder et par donner des noms.

 

Infamie

 

Les peines d’inquisition, si elles ne sont matériellement pas plus sévères que celles des autres tribunaux, à gravité de délit équivalente, ont un caractère infamant qui les rend difficilement supportables. L’hérésie, en Espagne comme dans tout le reste de l’Europe, est un crime, un crime très grave, peut-être le plus grave de tous. Dans la société espagnole, fermée, culturellement homogène du XVIIe siècle, elle met non seulement hors la loi, mais encore littéralement hors de tout contact social. Une condamnation par l’Inquisition équivaut au déshonneur, pour soi et pour ses descendants ; on verra un jésuite déconseiller à saint Ignace d’accepter dans l’ordre Jean d’Avila, l’apôtre de l’Andalousie, l’un des prêtres les plus fervents de son temps, aujourd’hui béatifié, au prétexte qu’il avait été arrêté par l’Inquisition. Il avait certes été déclaré innocent de toute charge, mais ce simple passage devant les inquisiteurs suffisait à le rendre indésirable.

 

Autodafé

 

Autant le procès est secret, autant la sentence est publique. Sauf lorsque l’étalage de turpitudes cléricales risque de mettre en péril le prestige d’un clergé, que le tribunal fait tout pour installer dans le rôle de mentor des laïcs, la peine est prononcée devant la foule la plus nombreuse possible. Quand elle a le plateau nécessaire, quand elle est en fonds –car cela coûte cher-, quand les autorités civiles l’y autorisent et collaborent, elle organise un autodafé public. Sur la grande place, un gigantesque échafaud ; aux fenêtres et sur des estrades, les autorités, toutes les autorités, car pas une ne doit manquer à l’appel ; sur les gradins, des condamnés par dizaines ; tout autour, la foule, des badauds par milliers, par dizaines de milliers ; au centre, sur une estrade, deux greffiers se relaient pour lire les sentences. Les musiques militaires, les chœurs de la cathédrale, la croix dressée, les cantiques, le sermon, le bruit, les cris, la mise en scène, la foule qui s’échauffe dressent un décor impressionnant. Des « vive la foie », « A mort l’hérésie », « Vive l’Inquisition » fusent de toutes parts. Escortés par des confesseurs qui jusqu’à la dernière seconde tentent de les convaincre, vêtus du sanbenito, la casaque peinte de flammes des condamnés, montés sur leur mule, les condamnés vont au supplice. Parfois l’excitation est telle qu’on se saisit d’eux et qu’on les lynche sans attendre le bourreau. Les flammes sinistres s’élèvent enfin, éclairant la nuit.

 

Repentis

 

Les autres condamnés sont ramenés en prison. Ne sont brûlés que les coupables des délits les plus graves, à condition en outre qu’il y ait récidive, qu’ils aient refusé d’avouer en dépit des preuves ou de se reconnaître en tort après avoir confessé les faits. Les repentis ont été pendant l’autodafé « réconciliés » avec l’Eglise, réintégrés au sein de l’institution dont leur faute les avait ipso facto exclus. Ils paieront leur égarement de la confiscation de leurs biens – souvent transformée en une grosse amende – et de trois ans de détention dans un centre ouvert faussement appelé « prison perpétuelle », d’où l’on sort le jour et que l’on regagne à la nuit tombée. D’autres iront aux galères, si le roi a besoin de rameurs et si leur faute le justifie ; d’autres encore s’en tireront avec quelques dizaines de coups de fouet, ou une amende, ou quelques années d’interdiction de séjour. Tous resteront entachés d’une marque indélébile, qu’ils transmettront à leurs descendants.

 

Le mal

 

Châtier n’est pourtant pas le but, ou plutôt, ce n’est qu’un objectif secondaire. Il s’agit avant tout d’instruire. L’Inquisition montre le mal pour en sauvegarder les foules. Elle sait que l’on croit en elle, que l’on condamne ce qu’elle condamne. N’est-ce pas elle qui a sauvé l’Espagne du péril que représentaient ces nouveaux convertis de juifs, fidèles mal dégrossis de la loi de Moïse, qui menaçaient de contaminer le peuple des vieux chrétiens ? N’a-t-elle pas sauvé l’Espagne des protestants, dont les promesses insidieuses laissaient espérer aux laïcs une plus digne place dans l’Eglise ; et des morisques, ces musulmans convertis de force, ces immigrants de l’intérieur, pleins de haines contre les chrétiens qui les toléraient en leur sein ? Elle sait qu’elle est aux yeux de l’immense majorité de la population le rempart contre cet Autre mystérieux qui menace la paix sociale et les valeurs profondes de la société catholique. Il suffit de désigner le Mal pour que l’Espagne entière le reconnaisse. Elle ne s’en prive pas. Aux époques de sa splendeur, c’est en cela que consiste son rôle essentiel. Et c’est en fonction de cela qu’elle s’est organisée.