Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Le dégoût

Les scandales financiers des années 30

 

Les « gros », rois de la « fortune vulgaire » d’après guerre, incarnent, plus que jamais dans l’histoire, la duplicité. Et les « petits » de stigmatiser le cynique : le banquier. Avec Alexandre Stavisky, ils tenaient leur escroc exemplaire.

 

L’argent : ne pas en parler sauf pour en dire du mal, ne pas le montrer, rêver qu’il sert à construire des châteaux en Espagne. Depuis 1900 et les premières émeutes des « menus » contre les « gros » au prétexte que l’or de ceux-ci « pourrissait la conscience des hommes » - expression reprise au mot par François Mitterrand en 1971 – les Français entretiennent avec l’argent une singulière névrose. On a pu leur faire payer des commandes jamais fabriquées, leur faire acheter des tonnes de marchandises avariées ou inutiles ; ils ont même élu des députés favorisant les sociétés dont ils étaient les administrateurs. Ils ressemblent à ces enfants qui, en jouant, confondent le « c’est pour du beurre » avec le « c’est pour de vrai ». Mais que quelqu’un prétende manifester sa valeur individuelle par l’étalage, l’apparence, le relâchement d’un argent qui semble couler à gros bouillons, voilà qui est inadmissible. Exactement comme l’enfant immature qui ne sait pas « se retenir ».

 

C’est pourquoi les « gros » concentrent en leur personne les signes extérieurs et moraux de la dépravation : on leur reproche leurs « costumes éblouissants », leur « goût pour les voitures de luxe », les « repas à cinq plats » dont ils sortent le cigare entre les dents et surtout « leurs passions vicieuses ». Qu’ils cherchent sans cesse à « s’en fourrer jusque là », ce n’est pas un hasard mais le signe qu’une main invisible s’acharne à prendre en charge le destin des « petits » et les conduits irrévocablement vers le malheur. La cohérence du discours paranoïaque rejoint la logique conspirationniste : à l’instar des jésuites, des francs-maçons ou des juifs, les « gros » symbolisent l’organisation secrète des cousus d’or, forcément protégée par la loi du silence et la convergence des intérêts. D’où l’importance de désigner et de caricaturer ces personnages que l’opinion veut sans racines, sans toit, sans héritage, bref l’antithèse du Français moyen. Le « financier », c’est l’étranger « anglo-saxon », « levantin » ou « cosmopolite » et la quintessence de l’étranger, c’est le « juif », quelle que soit d’ailleurs sa religion, les qualificatifs étant redoublés à mesure que monte le dégoût.

 

Car c’est bien de ce sentiment-là qu’il s’agit depuis la fin de la Grande guerre. Les fortunes gagnées à vendre des obus pendant que les troufions se faisaient trouer la panse, à se partager les dépouilles sidérurgiques d’une Allemagne vaincue pendant que le contribuable découvrait les joies de l’impôt sur le revenu en lieu et place des « réparations » allemandes repoussées aux calendes grecques, les rentes laminées par l’inflation quand les « mercantis » (enrichis » changeaient leurs bons dollars contre des francs dévalués, tout cela exaspérait la détestation contre les « gros ». La vieille morale voltairienne qui conseillait de « laisser le monde comme il va car, si tout n’est pas bien, tout est passable », paraissait aussi hors de propos que la célébration de la mystique républicaine. Il ne manquait plus qu’une crise partie du « pays des gros » - les Etats-Unis – vînt ruiner « l’équilibre parfait », garantie contre « les excès en tout genre » dont se targuaient les Français. Obligés de renoncer brutalement aux sentiments d’exception qu’ils nourrissaient, ils furent saisis d’un haut-le-cœur devant l’avenir qui s’offrait à eux.

 

Le capitalisme en crise fut leur première cible, mais c’est en réalité contre les châteaux en Espagne que les hommes d’argent leur avaient fait miroiter qu’ils se déchaînent : « Qui pèsera ces richesses imaginaires et ces dettes imaginaires ? écrit le philosophe Alain le 1er août 1931. Il faudrait un cynique ; et le cynique de nos jours, c’est Gobseck, c’est le banquier… Quand Gobseck se demande ce qu’il tirera d’un mauvais papier, il pèse une croyance, il pèse une opinion, il ne pèse pas une valeur vraie. Faites croire à un amateur de tableaux qu’il vendra une absurde petite toile plus cher qu’il ne vous la paie, alors la valeur est bonne ; on oublie de se demander si la toile en question vaut quelque chose. » Air connu : les banquiers sont aussi baratineurs que des marchands d’art, la Bourse est un casino et, de toute façon, on y comprend pas plus que devant un Kandinsky. Formidable déni de la part de celui qui fut l’apôtre et l’avocat du « petit » : Alain accepterait de jouer en Bourse à condition que cela « compte pour du beurre », si jamais il perdait. Le premier des scandales, c’est la perte « pour de vrai » qui anéantit le désir associé aux placements et lui substitue son inverse, le dégoût.

 

La déconfiture de quelques-uns représentait plus que la revanche de la France de l’apéro ; elle permettait d’ouvrir le procès des rois de l’argent, de ces individus à la « fortune clinquante et vulgaire ». Jalousés, décriés, ils avaient été à la fois icônes et incarnations. En août 1924, un Maurice de Rothschild pouvait encore se présenter aux élections législatives dans les Hautes-Alpes, département qu’il découvrait pour l’occasion, avec pour tout slogan « mon nom, c’est mon programme ». Et joindre le geste à la parole en adressant des enveloppes remplies de billets de 20 francs aux notables du coin, ne scandalisant ainsi que les caciques de Paris. Dans les alpages, on avait adapté le proverbe hérité des guerres de religion – « riche comme un juif » -, en « riche comme Rothschild ». Désormais, leurs actions valant leur poids de papier, les « gros » n’incarnaient plus que la duplicité et, deuxième scandale, la crédulité des Français moyens qui avaient chevauché leurs chimères d’enrichissement sans risques. Frustrée de souhaits toujours inassouvis depuis 1918 ; la France d’en bas en rendit coupables tous ceux qui s’étaient montrés incapables d’accomplir le programme fixé à la victoire. Elle entreprit alors de se consoler en réécrivant l’histoire de cette occasion ratée.

 

Et voilà que surgit M. Alexandre, l’anti-héros parfait. Car l’affaire Stavisky, ouverte le 24 décembre 1933 par l’arrestation du directeur du Crédit municipal de Bayonne pour faux, c’est un cadeau de Noël offert à ceux qui ne croient plus au consensus républicain, une catastrophe pour ceux qui redoutaient l’intrusion du monde extérieur et une aubaine pour les névrosés de la conspiration qui peuvent à la fois en dénoncer une terrible et l’entretenir. De Mauriac à Nizan, de Tardieu à Mounier ou à Henri Béraud, prix Goncourt 1922, passé de la gauche à l’extrême droite, les ingrédients de l’indignation sont les mêmes, seule diffère la sauce. Stavisky, c’est l’archétype du « gros » qui mène la vie à grandes guides, de l’hôtel Claridge à Paris en hôtel du Palais à Biarritz, de mannequin chez Chanel en Hispano-Suiza. Stavisky, c’est l’escroc exemple qui n’hésite pas à dépenser 16 millions de publicités rédactionnelles mensongères pour gruger les gogos afin qu’ils lui confient 200 millions de francs, qui est tu et à toi avec tout ce que la France des notables compte de cercles, de clubs, de loges, qui dîne avec le procureur de la République, accessoirement beau-père du président du Conseil Chautemps et fort au courant des manœuvres dilatoires utilisées depuis huit ans par M. Alexandre pour faire ajourner 19 fois son procès. De toute façon, Stavisky est forcément une « racaille paranoïaques accourus de tous les cloaques d’Ukraine [il est né à Kiev] afin de manger notre crédit à la sauce bayonnaise », il est la « preuve » que tous les « juifs apatrides » ne pensent qu’à jongler avec les millions des « bons Français ». Même son suicide, le 8 janvier 1934, est aussitôt exploité par les experts de la conspiration et du «tous pourris » : « Stavisky s’est suicidé d’une balle tirée à trois mètres. Ce que c’est d’avoir le bras long », titre le Canard enchaîné.

 

Soixante-dix ans plus tard, les archives montrent qu’il n’y a eu aucune main détournant dans la coulisse les dossiers compromettants ou armant un revolver. Stavisky a corrompu quelques individus désargentés, mais pas une armée de politiques, comme on l’a écrit dix fois par jour en janvier-février 1934. La belle affaire quand les Français de l’époque en sont à recenser « les foyers de pestilence » qui empuantissaient une nation « descendue si bas qu’elle n’est pas loin de la mort ».  Ressurgit le bestiaire du complot, adapté à la crise mondiale : la pieuvre ou l’araignée capitaliste a rendu ses pièges et englouti les « bons Français » dans sa bouche forcément avide. Claire et englobante, l’explication présente l’énorme avantage de canaliser l’angoisse. Le scandale Stavisky est moins déroutant, dès lors que l’on se persuade que la grande banque s’est emparée des commandes occultes de l’économie, de la politique et, tant qu’on y est, de la culture et de l’opinion.

 

De ce point de vue, la journée du 6 février 1934 constitue le débondage de ces fantasmes et représentations symboliques surgis après-guerre et avivés par la Grande Crise. Elle n’est pas un complot d’extrême droite en vue de faire tomber la République, encore moins un putsch fomenté par des anciens combattants, pas même l’éternel rejeu des guerres franco-françaises. Sur la place de la Concorde, se déversent les flots de tous ceux qui croient vivre un cauchemar éveillé. Ils ont peur d’être abandonnés par l’Etat et tout autant d’être vendus à des inconnus, au premier chef les « ploutocrates étrangers ». Ils gueulent contre les « six cens bavards soit inconscients, soit trop malins, soit impuissants », mais c’est du Palais-Bourbon qu’ils attendent celui qui trouvera la sortie de cette prison où, croient-ils, les ont jetés tous les malveillants de la terre, ceux qu’ils conspuent en hurlant « A bas les voleurs ! ». Ils voudraient remonter le temps et imaginer, à l’exemple du colonel de La Rocque, que les Croix-de-Feu pourraient imposer « une équipe de bons Français affranchis des abjectes combinaisons politiques ».

 

Le choix du verbe donne le sens d’une opération psychiquement réactionnaire. En forçant l’Assemblée élue à suivre les injonctions d’une foule qui s’approprie la légitimité, les manifestants du 6 février rêvent d’accomplir pour la France – leur mère idéale en un sens – le fameux programme en suspens depuis 1918. L’inspecteur des Finances Henri du Moulin de Labarthète, futur directeur de cabinet de Pétain, le confirme devant la commission d’enquête : « Quant à notre but, il était de pénétrer, sans armes, au Palais-Bourbon, par le seul effet, d’une poussée de masse, et d’y exercer, après les discriminations nécessaires (je connaissais dans l’ancienne Chambre, au moins de vue, 370 députés) de solides représailles sur les élus d’un suffrage universel qui mène la France à la guerre et à la ruine. » Quinze morts et 1 435 blessés plus tard, l’illusion narcissique est dissipée.

 

Reste une situation traumatique. L’émeute du 6 février constitue une réaction comportementale, faute que quiconque ait pu proposer une réponse à l’accident scandaleux qui l’a déclenchée. La foule a déchargé son dégoût de la manière la plus brutale, massive et dans le plus court laps de temps, à la mesure de son inquiétude et de son excitation exaspérée. Elle ne s’est pas purgée, elle s’est brutalisée. Et voilà qu’on lui offre comme thaumaturge Gaston Doumergue, qui « n’aspirait qu’au repos ». En clair, c’est un passé lénifiant que les députés appellent au secours d’un présent de confusion. Le retraité de Tournefeuille peut bien concocter un ministère d’Union nationale croupion, en nommant ministres d’Etat Edouard Herriot, le leader des radicaux, et André Tardieu, le chef de file de l’ancienne opposition de droite, le pansement parlementaire ne tient que neuf mois.

 

Car le venin de la conspiration s’est diffusé et tétanise peu à peu des adversaires devenus ennemis. Les rôles sont distribués, les discours écrits, la dramatisation entretenue par la surenchère dans la dénonciation des scandales, mais les jeux ne seront jamais faits. Faute d’un authentique travail d’intégration. Le caricaturiste de Gringoire a beau croquer un Philippe Pétain en balayeur des scandales, des organisations prétendument complotières et des indésirables venus de l’étranger, le sauveur de 1940 ressemble furieusement au Doumergue de 1934, l’aménité en moins, l’hygiénisme en plus avec les pires intentions du monde, celles de confondre la « terre qui ne ment pas » avec la boue de l’histoire.