Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Les secrets de l’amiral Canaris

 

L’amiral Canaris fut, pendant neuf années, le chef des services secrets allemands, le plus énigmatique de tous les dignitaires du régime nazi. Le mystère de sa vie n’a jamais été complètement élucidé. Chercha-t-il réellement à abattre la dictature d’Adolf Hitler ? Entretint-il des relations, des intelligences avec les ennemis de son pays ? Dissuada-t-il l’Espagne d’entrer dans la guerre, en juillet 1940 ? Détourna-t-il des informations militaires et diplomatiques, comme, par exemple, en 1943, la nouvelle de l’imminence de la capitulation de l’Italie ? Empêcha-t-il l’Allemagne de détenir la bombe atomique ? Enfin, apporta-t-il sa contribution au complot du 20 juillet 1944 ? Ses adversaires se sont acharnés à le prouver et certains documents qu’ils trouvèrent paraissent confirmer leur thèse. Mais d’autres sont demeurés dans l’ombre. Le principal ennemi de Canaris, fut Reinhard Heydrich, tué au cours d’un attentat assez mystérieux, près de Prague en 1942. Qui se trouvait derrière les tueurs ?

 

Les ascendances juives

 

Canaris détenait-il la preuve que du sang juif coulait dans les veines de Reinhard Heydrich ? Dans le cimetière de la ville de Meissen, près de Dresde, reposait une vieille dame nommée Sarah Heydrich, propre grand-mère paternelle de Reinhard. Quand son petit-fils devint l’un des principaux chefs des SS et celui de la Police secrète pour toute l’Allemagne, la pierre tombale de Sarah Heydrich disparut subitement et fut remplacée par une dalle plus anonyme – d’où le prénom de l’aïeule, révélateur de ses origines, avait été supprimé. Une nuit, la pierre chargée sur un camion fut, sur l’ordre donné par Heydrich à un homme de confiance des SS, jetée dans les eaux de l’Elbe.

 

Dans les années 1935 à 1937, Heydrich avait eu à affronter diverses accusations concernant ses appartenances raciales. Des enquêtes furent entreprises ; elles devaient conclure à l’intégrité des ascendances du chef de la SD et à laver celui-ci de tout soupçon. Deux procès avaient été intentés par Heydrich à ses diffamateurs. Il les gagna, l’un comme l’autre, notamment en raison du fait que les registres ecclésiastiques, non plus que ceux de l’état civil de Halle, sa ville natale, ne contenait de pièces susceptibles d’étayer les accusations. Par une malchance inexplicable pour ses dénonciateurs, a rapporté à Nuremberg, le Dr Willy Höttl, ancien subordonné de Heydrich, le folio de ces deux registres pour le mois de mars 1904 manquait précisément. Or c’était l’année et le mois de naissance de Reinhard Heydrich.

 

Ill y avait encore autre chose. L’acte généalogique, la fameuse Ahnenlist exigible de tout membre du parti national-socialiste et, a fortiori, de ses dirigeants, passait complètement sous silence les origines – juives également – d’une autre aïeule de la famille, du côté maternel. Celle-ci portait le nom d’Amélie Krantz et la place qu’elle aurait dû normalement occuper dans déclaration raciale était étrangement vide.

 

Canaris rassemble des documents

 

Cette absence frappa Canaris comme elle n’avait pas manqué de frapper un autre investigateur en chef en tous domaine, Martin Bormann, chef  de la Chancellerie du Parti, entre les mains de qui précisément passaient tous les certificats généalogiques. Bormann fournissait ses armes contre ses rivaux passés, actuels ou futurs.

 

Depuis qu’Adolf Hitler avait érigé l’antisémitisme en principe politique pour préserver, selon les dogmes nazis, les élites nouvelles du Reich, l’obsession généalogique était devenue une hantise commune à la plupart des chefs du IIIe Reich. Hitler lui-même ne se trouvait pas à l’abri des rumeurs chuchotées dans son entourage ou à la Gestapo. Presque tous les dignitaires nazis, rassemblaient des dossiers les uns sur les autres : Goebbels sur Ribbentrop, Himmler sur Goering, Heydrich sur Himmler.

 

Et, depuis longtemps aussi, Wilhelm Canaris n’avait eu garde d’y manquer. Dès qu’il eut nommé à la tête de l’Abwehr, l’amiral Conrad Patzig avait transmis à son successeur ses propres fichiers et informations personnelles. Au long des années, Canaris réussit à mettre la main sur les copies de la procédure engagée par Heydrich contre ses accusateurs, dont l’un disparut pour toujours dans un camp de concentration. Et une autre pièce d’importance capitale se trouvait en sûreté dans le panzerschrank, l’armoire blindée de Canaris au quai Tirpitz : la facture du marbrier qui avait remplacé la pierre tombale du cimetière de Meissen.

 

Heydrich voulait l’Abwehr

 

Depuis l’assassinat d’Ernst Röhm en 1934, les SS et la Gestapo régnaient sur l’Allemagne. Le réseau d’espionnage systématique des hommes noirs d’Himmler et de son chef d’état-major, Reinhard Tristan Eugen Heydrich, avait fini par couvrir le pays d’une gigantesque toile d’araignée dont les buts et le propos étaient par la délation et la surveillance de tous les instants et par la vigilance inlassable de milliers d’hommes de main, d’indicateurs et de mouchards à gages, d’agents à l’affût, de contrôler l’ensemble des activités du Reich : l’industrie et le commerce, l’attitude de la population, la main-d’œuvre et l’économie, aussi bien que les agissements de la haute société et les secrets des dirigeants nazis eux-mêmes.

 

Himmler et Heydrich

 

L’ambition des deux chefs SS Himmler et Heydrich, le second harcelant infatigablement le premier, se concentrait sans répit, sans relâche et de plus en plus ouvertement après le déclenchement du conflit de 1939, sur le formidable appareil technique constitué par la citadelle du contre-espionnage militaire du quai Tirpitz.

 

L’amiral Canaris n’ignorait rien de ces convoitises. Il était parfaitement au courant des manœuvres et des intrigues ourdies dans l’ombre par les dirigeants SS et, plus que tout, des menées de Heydrich pour parvenir à ses fins.

 

Ce fut, de 1935 à 1942, un combat feutré, un assaut jour par jour renouvelé, une lutte sans merci, une continuelle bataille – inexpiable.

 

Heydrich revendiquait tout le pouvoir. Il voulait l’Abwehr – c’est-à-dire le contrôle, l’absorption et l’annexion totale, sans restriction, de tout le contre-espionnage allemand pour en faire un instrument d’information, d’inquisition et de vigilance rigoureusement et exclusivement nazi.

 

Il le voulait. Et il l’aurait – par tous les moyens. Mais Wilhelm Canaris savait également que l’avidité de Reinhard Heydrich était sans bornes. Il ne contenterait sûrement pas de cela.

 

Heydrich trouve la mort à Prague

 

Dès lors, le petit amiral du quai Tirpitz fit en sorte que son jeune, rusé et cruel rival, devenu grand-maître des rafles et de la déportation, qui envoyait chaque jour dans les chambres à gaz des dizaines de milliers d’êtres humains et en traquait des millions d’autres à travers l’Europe, n’ignorât rien de la nature des pièces tellement compromettantes qui se trouvaient en sa possession.

 

Heydrich savait aussi que les preuves détenues contre lui par Canaris avaient été mises en lieu sûr. Il était au courant des consignes formelles données par l’amiral – pour le cas où un malheureux accident lui arriverait et auquel Heydrich ne serait pas étranger. Les documents seraient remis aux Américains et Canaris avait même précisé le journal dans lequel les révélations devraient être publiées : le New York Times.

 

Mais rien n’arriva à Wilhelm Canaris. En tout cas rien ne se passa avant le 27 mai 1942.

 

Ce jour-là, trois parachutistes tchèques, venus de Londres s’embusquèrent sur une route, près de Prague, où ils attendirent le passage de la voiture du vice-protecteur du Reich nazi en Bohême et Moravie, qui s’appelait Reinhard Heydrich. Celui-ci occupait son poste, sur la désignation expresse d’Hitler, depuis le mois de septembre 1941. Il se rendait à une convocation du Führer pour examiner les affaires de la Tchécoslovaquie, trois ans après son dépeçage par l’Allemagne. Il roulait sans escorte. La Mercedes verte du Reichsprotektor apparut dans une courbe de la route. Une bombe explosa, déchiquetant la voiture et son occupant. Reinhard Heydrich mourut, huit jours plus tard, à trente-huit ans.

 

Au cours de ses funérailles, au moment où le long cercueil fut enfoui dans la terre, les gens virent l’amiral Canaris se mettre brusquement à pleurer. Il n’y eut, cependant, personne pour croire raisonnablement que ce fût de chagrin. Quelques-uns pensèrent que c’était de soulagement ; d’autres, avec presque autant de raison, estimèrent qu’après plusieurs jours de tension, tandis qu’agonisait à Prague Reinhard Heydrich, les nerfs de l’amiral venaient brutalement de céder.

 

Les quatre valises de l’amiral

 

Qui se trouvait derrière l’attentat de Prague ? Comment le meurtre de l’homme qui tenait entre ses mains la puissance la plus redoutable d’Europe et dont l’élimination allait immanquablement déclencher d’atroces représailles auxquelles le nom de Lidice restera éternellement  attaché, avait-il pu, de sang-froid, être conçu et ordonné – à l’encontre des avis mêmes de la Résistance tchèque ?

 

Etait-il concevable que son instigation ne fût pas uniquement due au gouvernement d’Edvard Benes, exilé à Londres et qui y avait organisé la liquidation du Reichsprotektor ? Les évaluations – toutes hypothétiques – à ce sujet ont pullulé pour tenter de fournir une réponse satisfaisante à cette question.

 

Canaris a-t-il pu faire assassiner Reinhard Heydrich ? Des historiens tels que Ian Colvin et C. Levine, l’ont prétendu. L’historien français André Brissaud l’a hautement contesté. Aucune preuve, aucun témoignage, ni – naturellement – aucun document ne sont venus étayer une telle spéculation. La Gestapo suspecta-t-elle l’amiral d’avoir été, tout au moins, à l’origine du meurtre, dans un virage de la route de Liben à deux kilomètres de Prague, de son ennemi le plus mortel ?

 

Quatre valises de cuir noir, contenant les documents secrets de Wilhelm Canaris sur Reinhard Heydrich, mais aussi bien sur d’autres vivants du IIIe Reich, prirent la route de Madrid, par une journée de 1943 où l’amiral et ses chiens avaient entrepris le voyage d’Espagne. Et les quatre valises y restèrent : Canaris ne les ramena jamais à Berlin. Il semble qu’une partie au moins de son Journal s’y trouvait également.

 

Churchill échappe aux attentats

 

Si Wilhelm Canaris ne pouvait être sérieusement accusé d’intelligence avec les ennemis du Reich, s’il n’avait pas fait assassiner Heydrich par l’intermédiaire des Tchèques de Londres et s’il ne pouvait davantage être dénoncé comme agent allemand au service de l’Angleterre, installé au cœur même de la machine nazie, contribua-t-il néanmoins à sauver la vie de Winston Churchill ?

 

C’est l’historien britannique Ian Colvin qui, le premier, a posé cette question et avancé l’hypothèse que la réponse à ce sujet pourrait être affirmative. Voici les faits.

 

A la fin de 1942, après l’invasion de l’Afrique du Nord par les Alliés et les défaites de l’Axe dans le désert, qui allaient entraîner l’abandon de tout le continent africain par les armées italo-allemandes, la nécessité s’était fait sentir d’une rencontre au sommet entre les trois chefs de gouvernement des Etats-Unis, de l’U.R.S.S. et de la Grande-Bretagne, pour se concerter sur la stratégie commune à adopter en 1943. Mais Staline venait de se récuser.

 

La conférence à trois se mua en conférence à deux – et Churchill et Roosevelt convinrent qu’elle se tiendrait à Casablanca.

 

Elle eut lieu du 14 au 21 janvier, vit la réconciliation pour un parterre de photographes des généraux Giraud et de Gaulle, et devant les journalistes et reporters rassemblés dans le patio d’Anfa, prendre son élan et connaître un retentissement justifié la formule lourde de conséquences, lancée par Roosevelt, de reddition sans conditions telle qu’elle serait appliquée par les Nations unies à leurs adversaires.

 

Une semaine à l’avance, un agent de l’Abwehr à Hambourg, nommé Wichmann, avait annoncé la réunion prochaine de l’Américain et de l’Anglais, ainsi que le lieu où elle se produirait. Les services de Ribbentrop l’apprirent aussi, mais dans la transcription du message remplacèrent Casablanca par Maison-Blanche et un fonctionnaire zélé de la Wilhelmstrasse s’empressa de préciser que l’entrevue anglo-américaine se tiendrait à Washington. La rectification arriva, quand un important homme d’affaires espagnol exprima publiquement son indignation d’avoir été mis à la porte d’une des meilleurs hôtels de Casablanca, pour laisser la place aux délégations alliées.

 

Aussitôt, la Luftwaffe reçut l’ordre d’intervenir – en interceptant l’avion qui amènerait Winston Churchill en Afrique du Nord. Cela se passa au large des côtes portugaises et, selon le colonel W. Jenke, adjoint de Canaris, un appareil spécial qui avait sa base dans la péninsule ibérique, volant à une altitude de 2 500 mètres, repéra le bombardier britannique, mais son escorte de chasseurs fit rebrousser chemin au pilote allemand.

 

Hitler voulait Churchill – mort. Et rien n’était, de ce fait, plus propice à l’exécution de cet ordre que les déplacements à longue distance du Premier anglais qui, il est vrai, ne tenait guère en place.

 

Après l’arrivée de l’Anglais au Maroc, Keitel reçut pour instructions impératives de se servir d’éléments nationalistes arabes ou d’agents hispano-marocains pour assassiner Churchill. Mais le colonel Lahousen, un autre des adjoints de Canaris, s’arrangea pour faire échouer cette mission. Le colonel Theo Rewehl, commandant d’une escadrille de la Luftwaffe affectée au service des Renseignements reçut le même ordre.

 

C’était plus facile à dire qu’à faire. Et le Premier britannique repartit de Casablanca – aussi sain que sauf.

 

Il ne semble pas, d’ailleurs, que Churchill ait conçu beaucoup d’alarme de ce qui se tramait autour de lui, si toutefois il en eut connaissance. Il allait en ressentir davantage au début du mois de juin suivant.

 

 

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