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Les Chroniques de l’Histoire |
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L’Histoire pour Tous |
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Ils inventent de nouvelles techniques de guerre
On sait bien comment les Templiers se battent sur le terrain, en Terre sainte. Disciplinés à l’extrême, ils ont développé un véritable art de la guerre qui place les valeurs militaires collectives au-dessus des simples prouesses individuelles que prône le monde chevaleresque.
En créant le Temple en 1120, Hugues de Payns songeait surtout à créer une milice destinée à protéger les pèlerins. Très vite, cependant, il fallut défendre les Etats latins fondés en Terre sainte à la suite de la première croisade. Les premiers engagements du Temple dans les combats ont laissé peu de traces dans la documentation : participation au siège de Damas de 1129 ; combats en 1133, en 1139 à Thécua ; encadrement de la deuxième croisade de Louis VII. A l’occasion des combats de Banyas en 1156, et pour la première fois, un historien musulman signale leur rôle.
Un rôle clé dans la défense
Jusque vers 1150-1160, les Templiers, comme leurs « collègues » et rivaux les Hospitaliers ne tiennent encore qu’une place modeste dans l’appareil défensif des Etats latins. Dans les trente années qui suivent, au contraire, ils s’affirment comme l’élément clé de la défense. Les Retraits donnent des informations précises sur l’organisation et l’activité militaire de l’ordre en Orient. Le maître, le maréchal, le connétable, le turcoplier ont la responsabilité des actions militaires des Templiers. Leur mission les amène à se déplacer souvent donc à vivre en « herberge », sous la tente. L’installation du campement est minutieusement réglementée depuis le moment où le maréchal crie « Hebergies vos, seignors frères, de par Dieu » : on monte d’abord la tente-chapelle, puis, et dans l’ordre, celles des chefs, la tente de la viande confiée pour l’occasion à un commandeur de la viande et enfin les tentes des chevaliers et autres combattants. En campagne, le Templier emporte vêtements et armures, chevaux et harnachement, tentes et matériel de couchage, équipement de cuisine, etc. La vie des camps constitue –plus que la vie de château ! – le quotidien du Templier de Terre sainte. On trouve dans l’ordre du Temple, comme dans les autres ordres d’ailleurs, toutes les catégories de combattants dont l’ensemble forme le « couvent » : les frères chevaliers fournissent la cavalerie lourde ; les frères sergents sont armés plus légèrement mais épaulent les chevaliers au combat. L’ordre utilise également une cavalerie légère composée de turcopoles ou turcoples, qui combattent à la turque ; les piétons enfin – archers, arbalétriers ou simples combattants – ont un rôle fondamental dans toutes les formes de combat pratiquées en Terre sainte. Les turcoples sont recrutés parmi les populations chrétiennes locales ou les musulmans convertis ; les piétons sont le plus souvent des mercenaires parfois recrutés en Occident. L’une et l’autre catégories n’appartiennent pas à l’ordre, mais sont intégrées à ses structures lors des opérations de guerre. Dans les forteresses s’ajoute un nombreux personnel de « frères de métier » qui ne sont que des combattants occasionnels. On peut estimer que les Templiers disposaient en Terre sainte de quatre cents à cinq cents chevaliers. Avec les Hospitaliers, ils ont constitué la moitié des mille deux cents chevaliers alignés à la bataille de Hattin (3-4 juillet 1187). Nous disposons des chiffres précis des pertes subies en 1244 à La Forbie : 312 chevaliers et 324 turcoples du Temple ; 328 chevaliers et 200 turcoples de l’Hôpital, 400 chevaliers de l’ordre Teutonique. On peut estimer que les ordres ont fourni ce jour-là 60 % des chevaliers.
Des combattants nomades
Les Templiers ont pour mission de « chevaucher en l’erbage » (le plat pays) en temps de guerre comme en temps de paix. On chevauche en « terre de paix » - territoires contrôlés par les Latins – ou en « terre de regart » - territoires frontaliers ou étrangers – et dans ce cas il faut prendre des précautions supplémentaires. La chevauchée peut se dérouler de jour comme de nuit ; elle est le fait soit de groupes restreints de combattants, soit du couvent dans son ensemble qui chevauche alors en « route », c'est-à-dire en troupe organisée. Lorsque la chevauchée fait halte et que les Templiers installent le camp, on dit qu’elle « prend herberge ». il y a aussi les haltes de surveillance rendues nécessaires pour protéger les fourriers, par exemple, ou encore les stations plus ou moins longues en embuscade : on doit alors « oster ni frein ni selle ». Au matin, la chevauchée repart. Le maréchal lance le cri ; les frères sellent leurs montures, rassemblent leur équipement et le matériel de campement qu’ils chargent sur les bêtes de somme ; puis, toujours sur l’ordre du maréchal, ils montent sur leur monture, cheval (qui n’est pas le destrier de combat) ou mule. Chaque frère doit garder sa place dans la route et avancer au pas ou à l’amble, ses écuyers portant l’équipement devant lui. La discipline n’empêche pas que l’on puisse s’approcher d’un autre frère pour parler, mais à condition d’obtenir congé du maréchal. Pour tout mouvement individuel de ce genre, le frère doit « aller et venir dessous le vent » car sinon, « la poudre feroit mau et ennui à la route ». Avant qu’ils ne soient répartis entre les frères, les chevaux sont regroupés dans la « caravane » et les bêtes de somme dans le « sommaige » (on pourrait dire train des équipages). Le sous-maréchal dirige les services de la maréchaussée où écuyers et frères de métier prennent soin des bêtes. Les Retraits distinguent la disposition des frères en chevauchée, de la disposition en « eschiele » (échelles) ou escadron qui est celle du combat, donc en temps de guerre. Les chevaliers se réunissent derrière le maréchal, tandis que les frères sergents se rangent derrière le turcopolier qui les commande en période de guerre. Tous obéissent au maréchal. Plusieurs échelles de chevaliers sont constituées sous la direction d’un commandeur d’échelle qui dispose d’une bannière. On forme aussi une échelle de sergents qui peut être amenée à « poindre », à charger donc, avec les chevaliers.
Des spécialités templières
Quand les échelles se forment, une partie des écuyers se place devant les chevaliers, portant leurs lances et leurs écus ; l’autre partie est placée derrière, menant des destriers de remplacement. Au moment de la bataille, quand la charge va être lancée, les chevaliers prennent leur lance et leur écu ; les écuyers qui les portaient sont maintenant chargés de garder mules et chevaux de chevauchée, tandis que les écuyers qui conduisaient les destriers sont alors organisés en échelle et suivent au plus près leurs maîtres prêts à les secourir ou à remplacer la monture blessée ou tuée, sans participer, je pense, à la charge. L’organisation en échelle n’est pas seulement une disposition tactique du champ de bataille. C’est aussi une disposition utilisée quand l’armée se déplace sous la menace de l’ennemi qui la harcèle. Les Templiers montent alors leurs destriers de combat et portent la lance et l’écu, pour faire face ; les Retraits précisent que si l’on est en « pas estroit » (un défilé), on peut en cas de nécessité, charger sans attendre une décision du maréchal. Ce sont en général des charges courtes, destinées à disperser l’ennemi. La formation en échelle signifie donc que l’on se prépare à combattre ; mais la disposition de l’échelle n’est pas la même suivant que l’on est sur le champ de bataille, prêt à la charge (disposition en ligne) ou pendant un déplacement ou une bataille en marche (disposition en colonne). Tout est question de terrain et de moment. Les Templiers ont été engagés dans toutes sortes de combats. Des raids, conduits à l’initiative des autorités des Etats latins ou à celle de l’ordre, comme ce fut le cas de l’entreprise inconsidérée menée par le maître du Temple Gérard de Ridefort en mai 1187, contre les troupes bien trop nombreuses de Saladin. Des batailles où sont associés combattants des ordres et combattants laïcs : le contingent templier de Gaza a participé à la victoire de Montgisard, gagnée par le roi Baudouin IV sur Saladin en 1177. Ils ont participé évidemment aux grandes batailles où toutes les forces des Etats latins étaient engagées (Hattin en 1187 et la Forbie en 1244) ainsi qu’à celles des croisades : la bataille de Mansourah lors de la croisade de Saint Louis en 1250, par exemple. Leurs conseils de prudence ne furent pas toujours écoutés, ni compris et ce ne fut certainement pas de leur fait si Mansourah se termina en désastre. C’est dans les batailles en marche que l’originalité du rôle militaire des ordres apparaît plus nettement. Lorsque l’armée se déplace, on confie systématiquement l’avant-garde et l’arrière-garde aux Templiers et aux Hospitaliers. A Hattin, les Templiers de l’arrière-garde furent harcelés deux jours durant par les archers de Saladin. Ce rôle – faire l’avant-garde ou l’arrière-garde de l’armée en marche – est décrit avec précision par Ambroise, un trouvère normand qui raconte la longue marche entreprise par l’armée de Richard Cœur de Lion entre Acre et Jaffa : l’armée avance, encombrée de ses bagages, traînant pèlerins et malades, sous les flèches des archers musulmans. Il faut éviter que l’armée ne s’étire et ne se fractionne et, en même temps, éloigner et repousser les assaillants et leurs flèches meurtrières qui s’acharnent sur l’arrière, plus lent et plus faible. Dès lors qu’il s’agit de protéger une armée en marche ou de protéger une retraite (à Damiette le 29 août 1219), on confie aux ordres militaires cette tâche dans laquelle ils excellent. Lorsque au cours de la cinquième croisade, il fallut protéger et défendre le camp des croisés qui assiégeaient Damiette, les textes ont unanimement loué la capacité des Templiers à se mobiliser rapidement, leur discipline, leur cohésion : « Les Templiers, les premiers à attaquer et les derniers à se retirer », disent les chroniqueurs. Même s’il y eut parfois des impatientes, les frères sont capables de supporter sans broncher la pluie de flèches qui s’abat sur eux et d’attendre l’ordre de charger. Leur cohésion enfin a été relevée par tous : les Templiers forment une famille, une fraternité. « C’est le devoir d’obéissance qui a habitué les frères des ordres à respecter la discipline militaire », écrivit Jacques de Vitry, l’évêque d’Acre. Durant la cinquième croisade, dans le camp des croisés devant Damiette, une incursion nocturne des musulmans fut déjouée par les Templiers, qui récitaient les mâtines à ce moment-là sous la tente-chapelle de l’ordre. C’est aux frontières de la principauté d’Antioche et de la Cilicie arménienne que les Templiers ont constitué, dès 1131-1137, une véritable marche frontière avec les châteaux de Baghras, de Roche-Guillaume, de Roche-de-Roissel et de Darbsak. La précocité de cette installation est surprenante mais elle s’explique par la rivalité entre Latins et Arméniens à Antioche même et par la pression des Grecs, qui entendent reprendre pied dans la principauté. Sans moyens pour faire face à ces menaces, le prince d’Antioche fit appel aux Templiers. Baghras leur est d’ailleurs enlevé par les Arméniens et ils ne le récupéreront qu’après 1216. Dans le sud du royaume de Jérusalem, les Templiers ont exercé très tôt leur mission de protection des pèlerins. Ceux-ci débarquaient à Acre ou à Jaffa ; d’Acre d’ailleurs, ils suivaient la route de la côte jusqu’à Jaffa. Le long de cette route, ils passaient par le château de Détroit, construit en 1103 pour surveiller un défilé et qui fut confié à la garde des Templiers ; puis ils trouvaient le château de Dor (ou Merle, du nom de la famille qui le tenait en fief des seigneurs de Césarée et qui le remit au Temple). Casal des Plains, une tour carrée détruite par Saladin en 1191 mais reprise et reconstruite après, contrôlait le carrefour de la route côtière et de la route Jaffa-Lydda qui s’enfonçait dans les terres en direction de Jérusalem.
Les gendarmes de la Terre sainte
On utilisait soit la route de Beit Nuba et de Qubeida, soit celle, plus méridionale, de la vallée d’Ayalon. Sur la première, Chastel-Hernault fut construit par la population de Jérusalem en 1133 et confié au Templiers vers 1150 ; sur la seconde, le château de Toron-des-Chevaliers (Latrun) fut dès l’origine (entre 1150 et 1170) un édifice templier. Les pèlerins fréquentaient aussi la route conduisant de Jérusalem au Jourdain et à Jéricho. Les Templiers de Jérusalem sont spécialement chargé de la sécurité de la zone puisque le commandeur de la cité de Jérusalem avait pour charge de « conduire et garder les pèlerins qui vont au flum Jordan » ; dix chevaliers lui sont spécialement attachés pour assurer cette protection et il doit prévoir l’équipement nécessaire au bien-être des pèlerins : tentes, montures, vivres. Une série de points forts, tous identifiés, jalonne la route : Citerne rouge juchée sur une colline et protégeant un caravansérail ; la tour de Baït Jubr at- Tahtani ; le château de Quarentaine situé sur le mont de la Tentation, juste au-dessus des jardins d’Abraham où les pèlerins faisaient halte pour la nuit ; et enfin la tour dite du Baptême, sur le Jourdain, à proximité du couvent grec de Saint-Jean-Baptiste. Il y eut d’autres châteaux aux mains du Temple dans le royaume, à Gaza par exemple, tout au sud, et surtout en Galilée et dans la partie nord du royaume avec La Fève et ses satellites Caco et Petit-Gerin, Safed et Chastellet (construit en 1178 et qui ne tint que deux ans). Toujours dans ces mêmes années 1150-1180, les Templiers complétèrent leur dispositif défensif dans le comté de Tripoli avec Tortose, et Chastel-Blanc (ou Safita). Ces châteaux ont bien une fonction de défense d’une frontière ou d’un passage, d’un territoire aussi. Ils permettent de contrôler l’exploitation économique d’une région, et d’assurer la mainmise des seigneurs que sont aussi les Templiers, sur celle-ci. Au XIIIe siècle, les Latins sont acculés à la défensive. Ils s’empierrent et c’est le temps des énormes forteresses dont on a conservé parfois les ruines imposantes. Elles sont presque toutes entre les mains des ordres qui seuls avaient les moyens financiers de les entretenir, et les moyens humains de les garder.
Une vraie culture militaire
Le Temple et les ordres religieux militaires ont pour la première fois mis en pratique l’idée d’une continuité de l’action militaire. Les articles des Retraits dont on a dit qu’il s’agissait d’un règlement militaire, ont promu des valeurs militaires collectives dans un monde chevaleresque surtout sensible à la prouesse individuelle. Ces valeurs sont celles de l’honneur, du courage, de l’esprit de sacrifice, du sens du devoir. Les symboles sont la bannière du Temple, le fameux gonfanon « baussant » (ce qui signifie simplement qu’il était de deux couleurs, blanc et noir) et l’habit. La perte de l’habit est la sanction la plus grave après la perte de la maison, c’est-à-dire l’expulsion de l’ordre, qui puisse frapper un frère coupable d’une faute ou de manquement à la règle. L’habit, autrement dit l’uniforme, le drapeau, le soin des armes et des montures, la discipline et l’obéissance, toutes ces manifestations d’une culture militaire qui nous est familière, sont déjà explicites dans les Retraits. Qui reste pourtant une règle religieuse ! L’expression de militia Christi ne pouvait mieux, par son ambivalence, réunir ces contraires qu’étaient pugnatores et oratores. |