Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Maître Hugues, le fondateur de l’ordre un saint révolutionnaire ?

 

Les Templiers et la sainteté

Le manuscrit de Nîmes est l’unique témoin de la seule lettre connue qu’aurait écrite Hugues, fondateur de l’ordre des « Pauvres compagnons de combat du Christ et du Temple de Salomon », c'est-à-dire des Templiers. Un ordre religieux important, durable et répandu dans plusieurs pays – comme c’est le cas pour le Temple – vaut toujours à son fondateur d’être canonisé. Pensons à saint Benoît pour les moines bénédictins, à saint François d’Assise pour les frères franciscains et, pour s’en tenir à des ordres nés aux alentours du XIIe siècle, rappelons saint Bruno (mort en 1101) qui fonda l’ordre érémitique des Chartreux, près de Grenoble ; les chanoines Prémontrés, ordre de prêtres fondé par saint Norbert en 1120, saint Robert de Molesme, fondateur en 1098 des moines blancs, les Cisterciens.

 

Un saint templier reconnu et vénéré aurait donné à la vie religieuse inventée par maître Hugues « de Paganis » (mort en 1136/7) avec le concours de l’Eglise et des autorités laïques d’Orient ainsi que de plusieurs autorités d’Occident un fondement solide, car la seule finalité d’un ordre religieux est d’aider à atteindre la sainteté. L’ordre des Pauperes commilitones Christi Templique Salomonici, le premier ordre religieux et militaire de la Chrétienté, né à Jérusalem en 1120, pose ainsi une première grande énigme : pourquoi ni Hugues ni ses premiers compagnons n’ont-ils été proclamés saints ? La raison est à trouver dans l’aspect novateur et révolutionnaire de l’intuition spirituelle de Hugues, intuition qui n’était cependant pas élitiste, mais correspondait à un vrai besoin de la Chrétienté, réveillée par la « croisade », comme le succès de l’ordre l’a pleinement démontré. Mais qu’y avait-il de si révolutionnaire dans le projet de ce chevalier issu de la petite noblesse ?

Au XIIe siècle, au moment même de la naissance de l’Ordre du Temple, l’Eglise institutionnelle, qui étrenne ses fondements juridiques, s’assure, après la lutte contre l’Empire, le monopole du Sacré. Désormais pleinement cléricale, centrée sur l’évêque de Rome, chef reconnu de la Chrétienté occidentale – le schisme avec l’Eglise d’Orient date de 1054 -, l’Eglise issue de la réforme grégorienne achève ce processus de séparation et de hiérarchisation entre les clercs et les laïcs. Les clercs sont les seuls autorisés à gérer le sacré ; les laïcs n’ont aucune autorité en la matière, pas même les rois et l’empereur. Ils doivent se borner à obéir, et ceux qui combattent ne sont que le « bras armé » des clercs. Comme le dira le dominicain Humbert de Romans au XIIIe siècle : « Les laïcs ne doivent pas s’élever à scruter les mystères de la foi que les clercs détiennent, mais y adhérer implicitement. »

C’est au XIIe siècle que se place la petite révolution de Hugues « de Paganis ». Ce chevalier imagine des laïcs qui combattent et qui sont, en même temps, des religieux. Loin de vouloir devenir le « bras armé » de l’Eglise, les Templiers prétendent être l’Eglise armée, à la fois bellatores et oratores, des religieux ne renonçant pas à leur statut de laïcs. Peut-on donc attribuer à la méfiance du monde clérical envers les Templiers – davantage considérés comme des laïcs que comme des religieux – le fait que le cheminement de sanctification qu’ils ont suivi n’a pas été entériné par le culte reconnu d’un ou plusieurs saints Templiers ?

Deux exemples sont emblématiques. Les Cisterciens, un ordre lié au Temple par le rôle de specialis patronus, de parrain, joué par saint Bernard, gardent la mémoire, dans le Menologion Cisertiensis, d’un groupe de Templiers morts en 1179 à la suite de la bataille de Marj’Ajûn (Margelion), considérée comme le début de la perte de la Terre sainte. Ces Templiers sont vénérés parce qu’ils sont morts en martyrs, tués par la barbarica crudelitas – la cruauté barbare – de Saladin et non parce qu’ils ont vécu en saints. Le parcours du martyre est bien connu dans l’Eglise. Depuis les premiers siècles, les martyrs sont ceux qui ont témoigné – telle est l’étymologie du mot – de leur foi et ont été tués pour elle. Mais, à partir du IXe siècle, les pontifes tels Léon IV et Jean VIII ont également promis le paradis aux guerriers tombés en combattant pour la défense des chrétiens contre les musulmans. Ce privilège fut étendu par le pape Léon IX lors de la bataille de Civita (1053) à tous ceux qui étaient tombés sous les coups des Normands, car ils lui étaient apparus richement vêtus d’habits splendides, dans la gloire des cieux. La réforme de Grégoire VII (1073 – 1085) assimila les guerriers morts au combat pour une juste cause, quelle qu’ait été leur vie, aux martyrs et donc aux saints.

Un dernier exemple de quasi-sainteté parmi les Templiers nous est offert par Everard de Barre, qui, après avoir été le troisième grand maître du Temple, a préféré entrer dans l’ordre des Cisterciens, où il a été vénéré comme bienheureux et dont on relate la vision qu’il eut de Jésus. Cet épisode montre comment, dans la pratique, l’Ordre des Templiers était considéré comme inférieur dans la perfection à celui des Cisterciens. Or il n’était pas question de reconnaître la sainteté d’un ordre spirituellement inférieur, mis en doute avant même sa naissance officielle. La lettre de Hugues, écrite en Occident avant 1129, vise à consolider l’unité de la petite communauté templière de Jérusalem. Aussi s’adresse-t-il à des confrères qui – influencés par des détracteurs de l’Ordre – doutent de la valeur de leur choix, « comme si [leur] profession était ou illicite ou pernicieuse, autrement dit, si elle constituait un péché ou l’empêchement d’un plus grand progrès ». Selon Hugues, c’est le diable qui « [leur] conseille de quitter ce moindre bien pour un plus grand bien. Non afin [qu’ils fassent] celui-ci, mais afin [qu’ils ne fassent] pas celui-là ». Il continue : « Si jamais il vous vient à l’esprit d’aspirer à un ordre plus élevé, sachez que dans chaque ordre est plus élevé celui qui est meilleur. Judas est tombé du sommet de l’état apostolique et le publicain, en s’accusant soi-même, a été justifié. » Pour bien comprendre la question de la sainteté des Templiers, il faut encore rappeler qu’ils ont choisi la voie du silence. Ils ont accepté d’être discrets par choix d’extrême humilité. Hugues est très clair à ce sujet, quand il écrit que « ceux qui ne sont pas nommer par les hommes ne doivent pas clouter d’être connus par Dieu » et que « la vertu est d’autant plus certaine qu’elle est occulte ». Un article de la règle à confirmé cette résolution : il leur interdit de se vanter de leurs « prouesses » militaires. Ainsi, nous n’avons pas d’histoire de l’Ordre relatée par les Templiers eux-mêmes, comme c’est le cas, par exemple, pour les Hospitaliers. Ces derniers, non contents d’écrire leur histoire, ont bâti une légende selon laquelle leur ordre remonterait aux Macchabées, les guerriers de l’Ancien Testament. Les Templiers ont refusé de construire une mémoire collective, marquant ainsi leur refus de toute forme de mondanité. Or la sainteté, pour être reconnue, a aussi besoin d’une certaine publicité, d’une volonté de se faire reconnaître, volonté à laquelle, peut-être, les Templiers avaient renoncé, tout comme à leur propre volonté. Hugues a-t-il péché par excès d’humilité ou a-t-il suivi jusqu’au bout la volonté de Dieu ? De toute manière, l’histoire de la spiritualité des laïcs ne souligne pas suffisamment l’importance capitale de cette étape. Nous savons que, outre les oratores (clercs et moines), seule la haute noblesse pouvait parvenir à la sainteté.

L’expérience du Temple eut un énorme succès et fut finalement brisée par les Etats nationaux naissants – en premier lieu la France de Philippe IV le Bel – au début du XIVe siècle, après plusieurs procès. En 1312, le pape Clément V, seul chef de l’Ordre, le supprima, mais la légende, elle, ne faisait que commencer. Cependant, la caractéristique majeure des Templiers, celle d’avoir créé un espace social laïque et religieux en même temps, fut vite oubliée. Le templarisme du XVIIIe siècle, qui est à l’origine de l’imaginaire collectif actuel et qui fait le succès des Templiers auprès du grand public, n’en garde aucune trace. Mais l’histoire véritable pourrait bien être aussi intéressante que la légende.

Magister Hugo, le fondateur

Les sources qui citent le plus connu des fondateurs du Temple, Hugues « de Paganis », ne donnent pas de renseignements suffisants pour établir avec certitude son origine. Pour les Pères du concile de Troyes, le fondateur de l’Ordre s’appelle magister Hugo, ou magister militae Hugo, sans aucune variante dans les six manuscrits connus, appartenant ou non aux Templiers et datant du XIIe siècle. La version française, qui a été composée bien après 1129, ajoute le nom de famille ou le lieu d’origine de maître Hugues ; maistre Hugue de Païens ; frère Hugue de Païens, maistre de la chevalerie. Là encore, les quatre manuscrits du XIIIe siècle qui nous sont parvenus sont unanimes, seule varie la graphie du nom : Païens dans les manuscrits de Baltimore et de Dijon et Paens dans les manuscrits de Paris et de Rome. Plusieurs chartes du Cartulaire du Temple le désignent sus la forme de Hugo de Pagano ou Hugo de Paganis. Il faut cependant préciser qu’il s’agit toujours de transcriptions du XVIIIe siècle, et que la graphie dépend évidemment du copiste. Une donation de Thierry, comte de Flandre, du 13 septembre 1128, a été rédigée « in presencia magistri Hugonis eiusdem supranominate milicie, fratrumque eius Godefredi et Pagani et aliorum », c'est-à-dire avec deux frères cités dans le prologue de la Règle. Quelques jours après le concile, toujours à Troyes, les Templiers reçurent une donation, en présence de «magistri Hugonis et fratrum Godefridi, Pagani, Radulfi, Iohannis ».

Le 20 mai 1130, un autre document spécifie que, après Dieu, le maître de l’Ordre est Hugo de Paianis. Les autres chartes, datées entre 1128 et 1134, le désignent comme magister Hugo, sauf une charte de Carpentras qui parle d’un Hugoni de Paganis Vivariensis, primo militae Templi magistro qui aurait reçu à l’occasion de la donation de l’église de Saint-Jean-Baptiste à Avignon de l’évêque Laugier le 29 janvier 1130. Les sources narratives, postérieures, le désignent ainsi : selon les Annales de Waverleia, juste avant 1129, « Hugo » vint avec deux chevaliers et deux clercs et parcourut toute l’Angleterre jusqu’à l’Ecosse, pour exhorter les pèlerins à prendre le chemin de Jérusalem, en sorte que beaucoup de gens prirent la croix. Selon Robert de Torigny (mort 1186), abbé du Mont-Saint-Michel, « Hugo de Paens, magister militum Templi Jerusalem » lors de sa visite en Angleterre, entraîna à sa suite à Jérusalem beaucoup de gens, parmi lesquels le futur roi Foulques d’Anjou. Selon Guillaume de Tyr (mort en 1186), un des deux fondateurs serait Hugo de Paganis. Selon une note ajoutée à une date inconnue à la chronique du clunisien Richard Pictaviensis (mort en 1145), le Temple aurait été fondé ab Hugone de Paieno viro nobili, par le noble Hugues de Paieno. Selon la Chronique de Michel le Syrien, patriarche jacobite d’Antioche (1166 – 1199), traduite en français par J.B. Chabot, le fondateur, un homme franc (c'est-à-dire latin) venait de Rome et s’appelait Hou[g] de Payn. Selon Walter Map (mort en 1209), le fondateur serait un chevalier d’un village de Bourgogne nommé Paganus. Selon le traducteur de Guillaume de Tyr en ancien français, qui a écrit entre 1220 et 1223, Huges devient Hues de Paiens delez Troies. Ainsi, l’hypothèse la plus diffusée parmi les historiens a fait de maître Hugues un chevalier champenois. J’ai partagé cette opinion, jusqu’à la lecture de deux biographies de Hugues, celle de Thierry Leroy qui propose une origine champenoise, et celle de Mario Moiraghi qui relance l’hypothèse de l’origine italienne. De fait, les mentions de Hugues de Payens, seigneur d’un village de Troyes, ne correspondent jamais exactement à celles qui se référent au maître du Temple. On trouve ainsi Hugo de Pedano, de Paenciis, de Peanz, de Pedans (1085-1113) et non Hugo de Paganis, de Paianis de Pagano… En ce qui concerne l’origine de Hugues, des citations tardives mentionnent soit la Bourgogne (origine du des fondateurs selon plusieurs sources narratives jusqu’au XIVe siècle), soit un village près de Troyes (uniquement selon le traducteur en langue d’oïl de Guillaume de Tyr qui a écrit sa version autour de 1220). Dans les deux cas – en soi contradictoires, car Payns n’est pas en Bourgogne mais en Champagne -, l’attention du chroniqueur a dû s’attacher aux indices dont il disposait : le concile de Troyes comme véritable origine de l’Ordre, et les origines bourguignonnes de Bernard. Bourgogne et Troyes sont mentionnées dans le prologue de la Règle, qui a circulé dans les milieux ecclésiastiques de toute l’Europe. En l’absence d’autres éléments, cela a suffi à attribuer au fondateur une origine bourguignonne ou champenoise. La question de la véritable origine de Hugues reste donc ouverte. Pour ma part, conformément aux sources les plus fiables, je désignerai le fondateur du Temple comme  maître Hugues ou comme Hugues de Païens ou encore Hugues « de Paganis ».

La nouvelle chevalerie de Maître Hugues (mort en 1136/7) et la nouvelle dialectique de Maître Abelard (mort en 1142)

Le manuscrit qui est conservé à la bibliothèque municipale de Nîmes sous la cote 37 a attiré mon attention. Il s’agit d’un beau manuscrit du XIIe siècle qui a dû circuler dans des milieux intellectuels de très haut niveau, liés à la nouvelle culture qui détermina l’essor des universités. A cette époque – au temps de Pierre Abélard, de Gilbert de la Porée (mort en 1154) et des maîtres des écoles parisiennes -, seuls des intellectuels d’avant-garde pouvaient s’intéresser aux quaestionnes de saint Augustin, texte qui ouvre le manuscrit et en occupe la majeure partie. Il est surprenant que cet ouvrage savant soit suivi par un dossier templier, qui contient le texte latin de la Règle du Temple, la Littera de laude novae militae, Lettre en louange de la nouvelle chevalerie, adressée par saint Bernard aux Templiers, ainsi qu’une mystérieuse lettre signée par un certain Hugo Peccator et envoyée aux frères du Temple à Jérusalem.

Le contenu de ce manuscrit nous permet-il de penser que la nouvelle communauté religieuse et militaire, que l’on imagine bien éloignée des milieux et des intérêts culturels, a été couvée par une élite d’avant-garde, Bernard était sans doute un novateur ainsi qu’un réformateur, mais pas précisément un intellectuel, catégorie elle aussi née au XIIe siècle. On connait bien la lutte acharnée entre Bernard et Abélard, dit « le chevalier de la dialectique », protégé par le clunisien Pierre le Vénérable ; celui-ci fut un admirateur des Templiers. Or, malgré leurs différences, il faut souligner qu’intellectuels et réformateurs appartenaient tous au même monde, duquel les Templiers semblaient exclus. La Règle des Templiers donne un autre indice de cette appartenance : parmi les Pères du concile siégeaient, à côté des Templiers, les ennemis les plus acharnés comme les amis les plus fidèles d’Abélard.

Une lettre mystérieuse a été adressée aux Templiers de Jérusalem par un dénommé Hugo Peccator, que les dernières études permettent d’identifier au premier maître du Temple, Hugues « de Paganis », lettre qui nous est parvenue par l’unique exemplaire du manuscrit de Nîmes. « L’ennemi invisible…, cherche à tout prix à corrompre l’action à partir de l’intention, ainsi suggère-t-il la haine et la fureur pendant que vous tuez et la cupidité pendant que vous pillez. Vous devez chasser le diable partout où il se glisse afin de ne pas tuer sous l’emprise inique de la haine et de ne pas dépouiller par injuste convoitise. » La position de Hugues est très originale dans l’univers chrétien, car elle se fonde sur l’éthique de l’intention, éthique mise en valeur exactement dans les mêmes années par Abelard : c’est l’intention de fait, qui décide si une action est bonne ou mauvaise. L’ennemi invisible essaie toujours de corrompre les motifs qui poussent à agir. Nous avons là la preuve qu’entre la révolution intellectuelle soutenue par maître Abélard et celle de maître Hugues, il y a un lien substantiel.

L’attribution de cette lettre passionne et partage les savants depuis une quarantaine d’années. En effet, la rubrique – c'est-à-dire le titre de l’ouvrage ainsi que la désignation de son auteur, souvent écrite en rouge, d’où le nom « rubrique » -, rédigée dans la même écriture que celle de la lettre, attribue sans hésitation le texte au célèbre théologien Hugues de Saint-Victor (mort en 1140/1141) « Ici commence le prologue du maître Hugues de Saint-Victor », et, peu après : « Il commence son sermon aux chevaliers du Temple. » Dans le manuscrit, l’attribution au maître victorin n’est soutenue que par cette rubrique. Par ailleurs, les savants ont remarqué qu’il y a aucune référence dans les œuvres de Hugues de Saint-Victor, ni dans l’ancien répertoire de ses œuvres ni ailleurs, qui puisse mettre en rapport ce dernier avec la lettre des Templiers. A propos de la chevalerie, Hugues de Saint-Victor a écrit un dialogue entre un maître et son disciple, où le combat est traditionnellement placé dans le champ moral et qui voit s’opposer la militia diaboli, « la chevalerie du diable », violente et extérieure, à la militia Christi, la « chevalerie du Christ », qui vainc par la patience et par les armes que sont les sacrements du Christ : on est bien loin de la nouvelle chevalerie !

Aux raisons données durant ces années en faveur de l’attribution à Hugues, fondateur du Temple, je voudrais en rajouter quelques-unes. Le copiste de ce sermon – probablement un cistercien ou un chartreux – devait avoir sous les yeux un exemplaire avec une rubrique attribuant la lettre à un certain « magister Hugo », sans précision.

Or, pour un cistercien, ou en tout cas pour un moine, ce titre renvoyait plus facilement au théologien bien connu de l’école victorine Hugo de Saint-Victor, ami de saint Bernard, plutôt qu’au maître de la milice du Temple. D’ailleurs, l’emploi du terme de « maître » pour désigner le supérieur d’une communauté religieuse était une nouveauté. Le glissement de ce qui est moins connu à ce qui est bien connu est un mécanisme étudié des fautes. Dans le cas d’erreurs textuelles, on parle de lectio facilior. Le titre de « magister », renvoyant au chevalier Hugues, constitue, au contraire, un élément en faveur de l’attribution au maître du Temple de la lettre Christi militibus. A la différence de saint Bernard, qui s’adressait d’abord à Hugues puis aux Templiers, la lettre Christi militibus est simplement adressée aux Templiers, sans jamais mentionner leur maître, ce qui serait un grave manquement aux usages de la par de Hugues de Saint-Victor. Un autre texte confirme combien l’intitulatio de la lettre Christi militibus serait maladroite si elle provenait du maître victorin. Il s’agit de la lettre que Guigues Ier adressa à Hugues et à ses confrères. Il paraît donc évident que la seule raison qui puisse expliquer pourquoi, en s’adressant à un ordre tout frais, Hugo peccator n’en a pas mentionner le responsable, comme le font Guigues Ier et Bernard, est que Hugues était lui-même le supérieur de l’Ordre.

Pourquoi Guigues aurait-il encore précisé son identité, tout comme saint Bernard, alors que Hugues n’a pas cru nécessaire d’expliquer aux Templiers qui il était ? Nous n’avons aucune preuve d’un quelconque rapport direct entre Hugues de Saint-Victor et les Templiers, alors que l’attribution au maître du Temple explique bien son attitude : une fois arrivé en Occident, Hugues envoie une lettre aux Templiers restés à Jérusalem. Cependant, la présence d’un seul témoin suggère que cette lettre n’a peut-être jamais atteint sa destination. Elle resta en tout cas sans réponse. Le contenu de la lettre s’explique en outre très bien si maître Hugues en est l’auteur : la lettre Christi militibus et la Règle sont en pleine harmonie, presque plus que le De laude de saint Bernard et la Règle. On a aussi établi que le De laude et la lettre Christi  militibus sont antérieurs au concile de Troyes (1129). A cette occasion, Hugues avait dû préparer un discours élaboré au sujet de sa confrérie, une expositio, qui avait été utilisée par l’assemblée conciliaire pour la rédaction de la Règle. Il est possible qu’entre les deux textes – la lettre et l’expositio – il y ait eu des parties communes. En effet, le texte de la Règle semble parfois « réagir » aux propositions de la lettre de Hugues. Finalement, Hugo peccator est sûrement une formule de modestie, tout comme le solo nomine abbas de saint Bernard, mais qui met en valeur l’aspect pénitentiel du nouvel ordre, en écho au phénomène des pèlerinages.