Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Mozart célèbre ses frères dans « La flûte enchantée »

 

Artiste tourmenté, romantique avant l’heure, Mozart aspire à plus de quiétude. Pour lutter contre cette « angoisse intime » qui le taraude, le compositeur entre en franc-maçonnerie le 14 décembre 1784.

 

Lorsque le 14 décembre 1784, Mozart apporte son adhésion à la franc-maçonnerie, ce choix philosophique revêt pour lui une importance extrême. Sans doute est-il alors influencé par la mode du temps, mais ce n’est pas là sa seule motivation. La franc-maçonnerie prône la fraternité parmi les hommes, célèbre le culte de l’amitié et affiche la générosité au premier rang de ses principes. Voilà qui ne peut qu’enthousiasmer le grand enfant que Mozart est encore à trente ans. Toujours prêt à s’enflammer pour une cause lorsqu’il la croit juste, il trouve dans les dogmes maçonniques le reflet de ses plus intimes convictions.

 

Un souffle de liberté

 

Il n’est pas le seul : dans cette Europe de la fin du XVIIIe siècle, que traversent de grands courants de pensée, la franc-maçonnerie a fait de nombreux adeptes, notamment dans l’aristocratie. Les serments d’entraide, que ses membres professent les uns envers les autres, ne sont pas de vains mots ; le musicien aura l’occasion de s’en rendre compte dans les moments les plus cruels de son existence. C’est donc une brise de la liberté que la franc-maçonnerie fait souffler au visage du jeune homme, une brise qu’il aspire avec délice…

Pour témoigner à ses nouveaux amis de sa communion de cœur et d’esprit avec eux, Mozart, dès avril 1785, apporte une première contribution à leur cause, en composant La joie maçonnique, puis, trois mois plus tard, La musique funèbre maçonnique, deux œuvres de circonstance. De leur côté, ses « frères » ne l’abandonnent jamais, particulièrement l’un deux, un riche négociant du nom de Michael Puchberg, que Mozart va souvent solliciter : une première fois en 1788, alors que son admirable Don Juan n’a rencontré qu’un accueil mitigé de la part du public viennois puis, l’année suivante, de manière encore plus pressante, alors que sa femme est très souffrante et leur situation matérielle inquiétante. Celle-ci s’aggrave avec les années : Constance, son épouse, est dépensière, et les chefs-d’œuvre qu’il compose ne lui rapportent qu’une misère. En « frère » attentionné, Puchberg offre aussi à Mozart le réconfort de sa présence et s’intéresse à son œuvre : le 21 janvier 1790, il est à ses côtés pour la première répétition de Cosi fan tutte. Au mois de mars 1791 – cette année qui sera la dernière de la courte vie de Mozart – c’est un autre de ses frères en maçonnerie, Emmanuel Schikaneder qui va se trouver à l’origine de La flûte enchantée. Schikaneder dirige dans un faubourg de Vienne le Theater auf der Wieden que fréquente une clientèle populaire ; il apporte au musicien un livret qui l’enchante dès les premiers mots, et lui procure un de ces élans d’enthousiasme qui inspirent à Mozart ses plus belles pages. Il se met aussitôt au travail et compose d’autres pièces qui lui ont été commandées. Ce qui séduit Mozart dans le thème de La flûte enchantée, c’est qu’il introduit aux mystères que recèlent le rêve et les astres, et qu’il entraîne ceux qu’il initie sur le chemin céleste. Mozart, dans ce qui est la dernière œuvre lyrique de son existence, démontre, mieux qu’il ne l’a jamais fait, son pouvoir de survoler l’infranchissable et de passer en un instant de la farce à l’épique. Autres éléments significatifs du sujet, la connivence entre le monde enfantin et le monde animal illustrée par la présence de créatures mi-humaines mi-animales. Papageno et Papagena appartiennent à un univers où le goût très vif pour les plaisirs de la vie ne s’exerce jamais au détriment de l’innocence des acteurs. Ce désir de pureté, que Mozart a toujours porté en lui, trouve ici l’occasion de s’épanouir ; si l’on ajoute les signes symboliques dont l’œuvre est semés, les rapports numériques pythagoriciens entre les tonalités, les effectifs orchestraux, les tessitures, les groupes de personnages bien définis, on comprend que l’éminent musicologue Jacques Hailley ait qualifié La flûte enchantée d’opéra maçonnique. Si les énigmes que recèle l’œuvre et leur élucidation peuvent paraître sommaires, d’un rituel vieillot et desséché par le vent de l’histoire, elles n’en constituent pas moins un premier mode de compréhension de l’œuvre par lequel il faut passer si l’on veut pénétrer les intentions secrètes qui ont présidé à son élaboration. On y rencontre spontanément le besoin d’un tracé initiatique vers une révélation. Ce qu’il y a de remarquable dans cette œuvre, et aussi de significatif dans l’écriture mozartienne, c’est que c’est une des rares créations sublimes de l’esprit humain accessible aux enfants. La première a lieu au Theater auf der Wieden, le 30 septembre 1791, sous la direction de Mozart lui-même. Ainsi peut-il savourer plus complètement le succès que lui réserve le public, un succès qui se perpétuera durant plusieurs mois après la disparition du musicien et qui, sur le moment, apporte à Mozart un réconfort dont il a bien besoin, étant donné le délabrement de sa santé et la dépression morale qu’il traverse.

 

Le témoignage de son amitié

 

Si l’on en croit le Berliner Musikalische Zeitung, l’ouvrage avait été fort mal chanté. Justifié ou non, ce jugement n’empêche pas le Theater auf der Wieden de faire salle comble à chaque fois qu’il affiche La flûte enchantée. Mais ce succès arrive trop tard pour le pauvre Mozart : il survivra moins de trois mois à la création de son opéra. Pourtant, avant de quitter un monde qu’il avait survolé comme un ange, il donnera à la franc-maçonnerie une autre preuve de sa fidélité. Afin de célébrer l’inauguration d’un nouveau temple, la loge à laquelle il appartient lui demande de composer une cantate. Bien qu’à bout de forces, il trouve dans son cœur le courage de créer cette œuvre qui sera la dernière de sa vie. Cette cantate, Das Lob der Freudschaft (en français L’éloge de l’amitié), nous dit que jusqu’au moment ultime de son parcours terrestre, le musicien a voué un culte à ce sentiment qu’il a recherché tout au long de son existence, et qu’il a hélas trop rarement rencontré.