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L’homme de Neandertal croyait-il en l’au-delà ?
Les fouilles l’attestent : la mort est perçue comme un passage non comme une fin. D’où l’importance, justifiée que l’homme de Néandertal accorde aux sépultures.
Pendant cent mille ans au moins, la pensée symbolique et la religion ont été des éléments catalyseurs pour l’humanité. Ils ont absorbé une telle énergie qu’ils sont devenus des phénomènes décisifs de l’histoire de l’homme, même s’ils suscitent bien plus de problèmes qu’ils ne réussissent à en résoudre dans l’état actuel des recherches. La religion a eu un impact énorme dans l’histoire de l’humanité ; elle a parfois été un élément stabilisateur et parfois aussi un ferment de guerres, de luttes entre peuples et entre groupes aux orientations intellectuelles différentes. Les exemples, même dans la réalité contemporaine, ne manquent pas.
En observant quelques caractéristiques du comportement des animaux, nous rencontrons des phénomènes qui peuvent être aux origines du rituel. Lorsqu’ils se rencontrent, certains animaux échangent des expressions gestuelles, et se stimulent l’un l’autre en suivant certaines normes cérémoniales. Ce comportement peut être observé également chez les animaux que nous voyons quotidiennement : chiens, chats, oiseaux, fourmis, poissons. Cette attitude révèle un fondement de ritualité, mais il est douteux que nous puissions nous référer à lui comme à un aspect religieux ou intellectuel. L’élément rituel ne suffit pas pour indiquer la présence d’une religion dans le monde animal, comme chez les hommes, et n’est pas nécessairement l’indice d’une matrice philosophique ou religieuse. L’attitude de certains animaux lors de la mort d’un congénère a déjà fait l’objet de recherches et de spéculations. Il y a des animaux qui, à nos yeux, se comportent d’une manière irrationnelle devant les phénomènes de la nature.
Affronter l’irrationnel
Quand se produisent des tremblements de terre, des chutes de pierres ou des éboulements, des animaux comme les chevaux, les chiens, les loups, les singes, les bouquetins, anticipent ces phénomènes et réagissent avec des expressions gestuelles et orales qui indiquent des attitudes précises et récurrentes. Il a été dit que l’expérience de nombreuses générations permet à ces animaux de prévoir ces événements naturels, chose que nous, les hommes, ne sommes plus capables de faire ; nous avons résolu le problème avec l’intellect, peut-être la géologie, l’évaluation des phénomènes susceptibles de se produire, la théorie et le calcul des probabilités. Certains animaux sont capables d’amour et de haine. C’est visible chez les chiens, en particulier, capables souvent d’affection et d’une dévotion sans bornes envers leurs maîtres, et, en même temps, de se jeter avec violence et haine contre des étrangers. Tous les animaux féroces, une fois devenus domestiques, obéissent à leur dompteur à l’égal d’un dieu. De l’observation du comportement animal, il ressort que différentes espèces possèdent au moins trois des éléments universels présents dans les religions : attitudes rituelles, réactions particulières vis-à-vis de la mort et réactions traumatiques lors de phénomènes naturels extraordinaires. Ces trois éléments devaient déjà être présents chez les Australopithèques dès leur apparition. Et cependant, les fouilles du paléolithique inférieur n’ont révélé que très peu de traces de religion ou de pensée philosophique.
Ce n’est qu’à partir du paléolithique moyen (200 000 à 40 000 ans), principalement dans la région de la culture moustérienne, que sont apparues des traces tangibles de préoccupations philosophiques et d’attitudes vis-à-vis de l’irrationnel. L’homme de Néandertal avait acquis bon nombre de traits que nous qualifions d’ « humains » : une certaine capacité à communiquer et à programmer ses propres actions qui a été nôtre jusqu’à ce jour. C’est à cette époque qu’apparaissent chez l’homme les attributs considérés comme l’essence de la nature humaine. Outre les sépultures contenant des éléments qui révèlent un cérémonial funèbre et qui constituent un facteur religieux fondamental, d’autres aspects peuvent être attribués à un comportement religieux. Mais, cependant, ils ne fournissent aucune preuve allant dans ce sens. Des milliers de données se sont vues attribuer des interprétations religieuses, à des niveaux différents, mais la majorité d’entre elles ne constituent pas des facteurs déterminants ou suffisamment dignes de foi. Le culte des ossements, des animaux agressifs comme l’ours et le loup, celui des objets, les rites de passage et les rites propitiatoires, ont fait couler beaucoup d’encre.
Des signes tangibles
Les signes, certains peut-être de valeur numérique, que l’homme du paléolithique moyen traçait sur les objets et les instruments, et la dalle qui couvrait une tombe de La Ferrassie (Dordogne), avec cupules, sont des messages codés. Des fragments de matière colorante naturelle, comme l’ocre rouge ou le bioxyde de manganèse, sont fréquents dans les couches moustériennes ; certains portaient des traces d’utilisation, des affilages sur la pointe, des signes de frottement. Ils servirent sûrement à colorer quelque chose, le corps, et peut-être les peaux et les fibres que l’homme utilisait pour se vêtir ou fabriquer des objets. Comme aucune de ces matières organiques n’est parvenue jusqu’à nous, nous ne pouvons qu’émettre des hypothèses. En tout été de cause, ces matières colorantes servaient à teindre ; qu’il s’agisse de coloration intentionnelle ou que cette opération ait été effectuée pour des raisons thérapeutiques, magiques ou autres, elle témoigne d’une recherche esthétique qui est déjà, en soi, un événement intellectuel. La preuve la plus ancienne que l’homme croyait au surnaturel est associée à un phénomène qui a toujours stimulé l’imagination humaine, une réalité que nous connaissons tous : celle qui veut que la vie nous confronte à la mort, que l’homme trouve en quoi cette dernière consiste et ce qui vient après. Le comportement rituel vis-à-vis du mort n’est pas logiquement ni rationnellement lié aux trois impératifs de base que sont la recherche de la nourriture, l’autodéfense et la reproduction de l’espèce. Irrationnellement, cependant, il peut l’être. L’homme a du mal à croire qu’il va mourir ; aussi croit-il difficilement à la mort des individus qui partagent le même inexorable destin. Comment le Néandertalien voyait-il l’au-delà ?
Le mort était enterré dans des zones réservées à cet effet et selon une méthode commune à la région euro-asiatique de la culture moustérienne. Cela prouve l’existence d’une tradition répandue et uniforme. Au Proche-Orient dans les grottes du Mont Carmel, en Asie centrale à Teshik-Tash, en Europe au Moustier et à La Chapelle-aux-Saints, le traitement habituel que les vivants réservaient aux morts est similaire. La présence de lieux de sépultures dans une époque aussi lointaine surprend, si l’on pense que certains peuples d’aujourd’hui, et jusqu’à certaines tribus de Bédouins de la même région moyen-orientale n’enterrent pas leurs morts dans des cimetières. En Asie centrale, à Teshik-Tash, et en Crimée, à Kiik-Koba, les hommes du paléolithique moyen creusaient des fosses dans lesquelles ils ensevelissaient leurs défunts. A Teshik-Tash toujours, les vivants ont entouré le mort de cinq paires de cornes de capridés. En France, à La Chapelle-aux-Saints, une petite grotte affectée aux sépultures présente de fortes analogies avec celle de Skhul au Proche-Orient. Le paléolithique moyen voit aussi les premiers cas de « grave goods » ou trousseau funèbre. Au Moustier, une sépulture pose bon nombre d’interrogations. Le préhistorien Denis Peyrony a trouvé des ossements d’animaux encore articulés, même si, d’un côté comme de l’autre, ils avaient été coupés. Il en a déduit que des morceaux de viande avaient été déposés à côté du défunt. Mais le lieu de sépulture européen le plus intéressant du paléolithique moyen est peut-être La Ferrassie. Là aussi, il y a diverses sépultures et également, semble-t-il, de la nourriture placée à côté des morts. Les ossements d’animaux sont tout ce qui reste de la viande. Nous ignorons s’il y avait des aliments végétaux, car aucune trace n’a pu en être décelée. Le comportement du Néandertalien était étrange : s’il ensevelissait ses morts, c’est qu’il savait qu’ils n’étaient plus vivants, que leur vie avait touché à sa fin. Et pourtant, il leur laissait de la nourriture pour qu’ils aient de quoi manger. Le mort n’était-il donc pas totalement « mort » ? Les aliments qu’il déposait à ses côtés devaient-ils lui servir de repas avant d’arriver à destination ? C’est dans un acte aussi simple que se trouve, peut-être la preuve d’une croyance en une vie outre-tombe. L’espoir d’une vie dans l’au-delà n’a pas cessé, depuis lors, d’influencer le comportement des vivants. L’attitude rituelle envers le défunt démontre la conviction que l’être inanimé a toujours des forces vitales et qu’il mérite soin et considération. Si de l’énergie était encore présente, elle pouvait être utilisée pour le bien comme pour le mal. Ainsi que l’on montré Sigmund Freud et d’autres, il est possible que les rêves et autres phénomènes subconscients, les sentiments de culpabilité, la frustration causée par la mort d’un parent ou d’un proche, avec la perte d’affection et de relation humaine qui en résulte, ont contribué à formuler une idéologie qui jeta les bases du culte des morts. Le fait d’affecter un endroit comme lieu de sépulture indique les Néandertaliens retournaient sur les tombes de leurs défunts et y cherchaient un contact avec le monde des ténèbres. Alors que, par la suite – et jusqu’à maintenant -, certaines populations ensevelissent leurs morts sous le sol de leur maison et d’autres les abandonnent aux prédateurs, les Néandertaliens leur donnaient une demeure séparée de celle des vivants. Les fouilles archéologiques révèlent qu’ils ne pensaient pas que la mort fût une fin, mais seulement un passage. Pour eux, il y avait quelque chose après la mort, c’est pourquoi il était nécessaire de mettre à côté des cadavres, dans les tombes, de la nourriture et des outils, dont le défunt pourrait se servir pendant le voyage. Une découverte singulière, qui demande encore à être vérifiée, à été faite par Ralph Solecki à Shanidar, dans une grotte de l’Irak septentrional : l’homme paléolithique aurait déposé des fleurs dans une tombe. Il s’agirait du plus ancien usage de fleurs, connu au monde, dans un rituel funéraire. Les fleurs, emblèmes de vie et de réveil de la nature, posées à côté du mort, sont aujourd’hui une tradition typique de la culture européenne et des cultures qui en dérivent. Quelle fût la raison première de cette coutume ? Les hypothèses varient, et pour le moment, aucune n’est prouvée. Il semble que l’homme du paléolithique moyen, en Eurasie, ait eu une idéologie précise de la vie dans l’outre-tombe. La mythologie incluait probablement la croyance en un passage ou un voyage de cette vie à l’autre, ce qui implique la croyance en un monde surnaturel ou extraterrestre après la mort. Ces hommes croyaient à la vie éternelle, malgré la décomposition du corps et cherchaient un contact, une communion, avec un « monde de l’au-delà ».
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