Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Il faut une nouvelle règle pour concilier prière et combat

 

L’Eglise chrétienne est très ferme : on ne peut se battre et prier. Pourtant les Etats latins ont besoin de moines et de soldats. Et les hommes ne sont pas si nombreux. Les Templiers, qui ont prononcé leurs vœux de religion, sont prêts à remplir ces deux offices. Que faire alors ? Innover, soutient Bernard de Clairvaux qui propose une voie laïque à la sainteté…

 

Jérusalem est conquise en juillet 1099. Les crucesignati – les croisés, le mot désigne tous les pèlerins, en armes ou non, portant des bandes d’étoffe cousues sur leur épaule en forme de croix – ont dès lors accompli leur vœu de pèlerinage et la plupart prennent le chemin du retour. Ceux qui restent en Syrie-Palestine mettent peu à peu en place de nouvelles institutions politiques et religieuses dans le cadre des quatre Etats latins, le comté d’Edesse, la principauté d’Antioche, le royaume de Jérusalem et, en 1109, le comté de Tripoli. La latinisation de l’Eglise s’effectue avec plus ou moins de succès selon le pouvoir ou l’influence exercés localement par l’Empire d’Orient, de foi orthodoxe et de langue grecque. Pourtant, dans les faits, la conquête militaire de la Palestine n’a guère facilité les pèlerinages aux lieux saints. Les territoires conquis ne sont pas sûrs. Beaucoup de villes sont encore entre les mains des musulmans. Chassés de leurs maisons, les habitants se sont réfugiés dans les montagnes et harcèlent les caravanes de pèlerins, par exemple sur la route qui mène de Jaffa à Jérusalem en passant par Ramleh. Dans toute la région, on signale la présence d’hommes en armes.

Quant aux circonstances qui ont entouré la naissance du premier ordre militaire de la chrétienté, la rareté et le manque de concordance des sources nous imposent la prudence. Qui étaient les Templiers ? Sur ce premier point, tout le monde est d’accord : il s’agissait de pieux chevaliers, Guillaume archevêque de Tyr (mort en 1186) et précepteur du futur roi Baudouin IV, est notre informateur le plus connu. Il présente les Templiers comme de nobles chevaliers, empreints de dévotion et soucieux de plaire à Dieu. Une fois à Jérusalem, ils auraient décidé de s’y fixer. S’interrogeant sur le rôle qui pourrait être le leur en Syrie-Palestine, ils auraient cherché conseil et appui. Première divergence des sources ; selon les unes, ils se seraient adressés aux chanoines du Saint-Sépulcre ; selon d’autres au patriarche de Jérusalem ou encore au roi de Jérusalem lui-même.

 

Un statut de « laïcs associés »

 

La première hypothèse est soutenue par la Chronique d’Ernoul, œuvre d’un chevalier datée de la fin du XIIe siècle, qui nous est parvenue dans la version composée en 1232-1233 par Bernard le Trésorier, moine à Saint-Pierre-de-Corbie. Selon ce texte, ceux qui allaient devenir les milites Templi auraient été recrutés parmi les chevaliers venus de toute l’Europe au moment de la conquête de Jérusalem (1099) et dans les années qui ont suivi. S’étant « rendu », ces nobles pèlerins auraient obéi au prieur des chanoines du Saint-Sépulcre, bénéficiant ainsi du statut de semifrates ou laïcs associés. L’origine des Templiers serait donc à rechercher, si l’on en croit la Chronique d’Ernoul, au plus bas échelon de l’ordre des chanoines du Saint-Sépulcre, devenus réguliers, c’est-à-dire soumis à la règle de saint Augustin, en 1114. Cependant, la Chronique d’Ernoul omet de mentionner celui qui est considéré par la presque totalité des sources, y compris par la règle de l’ordre elle-même, comme le fondateur du Temple, le noble champenois Hugues de Payns. Guillaume de Tyr est à l’origine de l’hypothèse qui a connu le plus de faveur jusqu’à nos jours. Il raconte que neufs chevaliers, parmi lesquels Hugues de Payns et Geoffroy de Saint-Omer, auraient prononcé leurs vœux devant le patriarche de Jérusalem, lequel aurait en outre imposé, pour le pardon de leurs péchés, d’assurer la police des routes afin de protéger les pèlerins contre les brigands. Une place d’honneur est réservée à Hugues de Payns dans la Chronique du patriarche jacobite Michel le Syrien (mort en 1199), qui illustre la troisième hypothèse en présence. Selon Michel, le roi de Jérusalem aurait été le premier interlocuteur de Hugues de Payns et de ses compagnons, au nombre de trente. Au début du règne de Baudouin II, couronné le 14 avril 1118, « un homme franc vint de Rome pour prier à Jérusalem, dit la Chronique. Après avoir combattu pour le roi pendant trois ans, il fit le vœu de ne plus retourner dans pays. Lui et les trente chevaliers qui l’accompagnaient choisirent de se faire moines et de terminer leur vie à Jérusalem ».

 

Une présence indispensable

 

Trois ans plus tard, à la requête du roi, Hugues accepta « de servir dans la milice […] au lieu de se faire moine pour travailler à sauver son âme, et afin de garder les lieux saints contre les voleurs. » Les trois récits sont trop contradictoires pour qu’il soit possible d’en tirer des conclusions certaines. Ils permettent néanmoins d’esquisser un scénario plausible. Entre 1099 et 1120, des chevaliers venus de toute l’Europe prononcèrent des vœux devant le prieur du Saint-Sépulcre, qui les associait, en tant que laïques, aux chanoines. En 1119, eut lieu une impressionnante défaite pour les Latins : l’armée d’Antioche fut anéantie au cours de la bataille dite de l’Ager sanguinis, le « Champ du sang ». A ce moment, le besoin d’hommes en armes a dû se faire ressentir avec plus d’acuité dans les Etats latins et a pu susciter, chez ces chevaliers-pèlerins désireux de finir leur vie auprès du sépulcre du Christ, la volonté de reprendre le combat. Entretemps, Hugues de Payns s’était joint à eux. Elu maître, Hugues se chargea de porter une supplique à Baudouin II afin d’obtenir un appui. En 1120, probablement à l’occasion du concile de Naplouse, Baudouin II réunit un grand conseil en présence du patriarche de Jérusalem et des hauts dignitaires laïques et ecclésiastiques. Les chevaliers furent exonérés de leurs obligations vis-à-vis du prieur du Saint-Sépulcre. En revanche, ils durent prononcer de nouveaux vœux devant le patriarche picard Gormond de Picquigny. Ils s’engageaient à suivre les usages des chanoines réguliers, conformément à leurs vœux antérieurs, mais aussi à escorter les pèlerins sur les routes. Les trois récits concordent sur un point : les chevaliers reçurent des donations de la part du roi et du patriarche de Jérusalem. Grâce à Baudouin, ils purent s’établir dans l’ancienne mosquée d’al-Aqsa, connue par les pèlerins sous le nom de Temple de Salomon, d’où l’appellation de « chevalier du Temple » et celle, plus tardive, de « Templiers ». de 1120 à 1129, date du concile de Troyes, l’histoire des Templiers peut être reconstituée, à la condition d’admettre que la lettre envoyée par un certain Hugo peccator « aux chevaliers du Christ qui recherchent la sainteté religieuse dans le Temple de Jérusalem » fut bien écrit par Hugues de Payns à ses frères peu avant le concile. Durant ces années, les chevaliers, installés dans le Temple de Salomon, élaborèrent, transformèrent et confirmèrent leur vocation. L’aménagement le plus lourd de conséquences concerna leur activité armée. « Bien que leurs institution primitive fût destinée aux pèlerins qui venaient prier, pour les escorter sur les routes, écrit Michel le Syrien, cependant, par la suite, ils allaient avec les rois à la guerre contre les Turcs. » Un tel transfert de fonction est loin d’être un détail. Si le combat armé était prévu par les religions musulmane et juive, l’attitude des chrétiens vis-à-vis de la guerre avait fait couler beaucoup d’encre – et de sang – depuis des siècles. Une constante était apparue selon laquelle les religieux ne pouvaient absolument pas combattre. Bien qu’ils ne fussent ni prêtres, ni moines, ni chanoines, les chevaliers du Temple avaient prononcé les trois vœux de religion, de chasteté, de pauvreté et d’obéissance. Or, loin de se contenter d’escorter les pèlerins, voilà qu’ils assumaient un service militaire dans l’armée du roi. Les chevaliers du Christ furent bientôt l’objet de violentes critiques. Au point que certains frères du Temple eux-mêmes en furent troublés. En combattant les armes à la main, avançaient leurs détracteurs – fut ce « contre les ennemis de la foi et de la paix et pour la défense des chrétiens » - les Templiers étaient dans le péché. En tout état de cause, le maniement des armes les empêchaient de progresser dans la voie de la sainteté. Répondre à ces critiques devenait une nécessité alors que la haute noblesse elle-même montrait de l’intérêt pour l’ordre. En 1125, le comte Hugues de Champagne abandonna son fief à son neveu Thibaud, comte de Brie, pour rejoindre le Temple. « Pour la cause de Dieu, lui écrira Bernard de Clairvaux, de comte tu es devenu chevalier, de riche tu es devenu pauvre » (Epître 13). Hugues de Payns, cité dans les actes du comte de Champagne datés de 1100, est certainement à l’origine de cette décision. Hugues de Payns avait peut-être accompagné une première fois le comte de Champagne en Terre sainte en 1104 puis, une seconde fois, en 1114. Le maître du Temple dut penser quele moment était venu, pour défendre la nouvelle communauté, de la soumettre au jugement officiel de l’Eglise. Outre l’appui du comte de Champagne, Hugues pouvait faire valoir ses liens de parenté avec Bernard, l’abbé de Clairvaux. Qui mieux que Bernard, jeune mais déjà influent à la cour pontificale, aurait pu l’aider ? L’occasion d’un voyage en Occident se présenta quand Baudouin chargea Hugues, en même temps que d’autres religieux, d’aller demander aux princes et aux chevaliers leur participation au siège de Damas.

 

Les dons affluents

 

Le maître du Temple serait d’abord passé par Rome en 1127, puis, après un détour par Tours et le Mans, aurait rejoint l’Angleterre et l’Ecosse. En septembre 1128, Hugues et ses compagnons se trouvaient en Flandres, où le comte Thierry leur fit une donation. Leur « tour d’Europe » se soldait par un succès remarquable : dons et vocations affluaient de partout. Cependant, Hugues n’avait pas oublié l’aspect particulier de sa mission : conquérir l’amitié et l’appui de Bernard de Clairvaux. Ses relations étroites avec le comte de Champagne, dont Bernard rappelle l’amitié ancienne et la générosité, constituaient une bonne recommandation. Vint probablement s’y ajouter celle du roi Baudouin lui-même. Alors que Hugues était déjà en Occident, le roi aurait envoyé à l’abbé de Clairvaux deux chevaliers porteurs d’une lettre par laquelle il demandait à la fois à Bernard d’obtenir du pape la confirmation de l’ordre, et de concevoir une règle de vie explicitement destinée à des frères « que Dieu même a suscité pour la défense de la région », en sorte qu’ils puissent être utiles aux princes chrétiens lors des affrontements avec les musulmans. Si l’authenticité de cette lettre demeure contestée, il est en revanche assuré que Bernard de Hugues se sont rencontrés plusieurs fois. Hugues dut montrer à Bernard le texte de la lettre que lui-même avait écrite à ses frères restés à Jérusalem et demander à celui qui, avant de choisir le cloître, avait été noble et chevalier, de livrer par écrit son opinion sur leur choix de vie religieuse. Le résultat de cette pressante requête fut un bref essai signé par l’abbé de Clairvaux, De laude nove Militie, « Eloge de la nouvelle chevalerie », qui connut bientôt un succès certain, en particulier dans les milieux monastiques et canoniaux les plus novateurs. Le De laude n’était cependant pas une règle et ne suffisait pas à lever les doutes quant à la légitimité de la voie de sainteté « inventée » en Orient par des pieux chevaliers. Au XIIe siècle, le mot « nouveauté » est loin de toujours revêtir une connotation positive. Or les Templiers innovaient bel et bien de façon révolutionnaire en réunissant en un seul ordre deux fonctions jusqu’alors ressenties comme antinomiques : la prière et le combat, les oratores et les bellatores. Tout en considérant probablement l’idéal du Temple comme inférieur à l’idéal monastique, et en particulier cistercien, l’abbé de Clairvaux jugea la valeur objective de la nouvelle fraternité et décida de lui accorder son appui. Avant de s’exposer au débat conciliaire, il fallait affronter le dilemme idéologique majeur : les religieux pouvaient-ils tuer un ennemi sans commettre de péché ?

 

 

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