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Les Chroniques de l’Histoire |
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L’Histoire pour Tous |
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Otton 1er fondateur de l’Empire germanique
L’Empire de Charlemagne, une fois détruit, sera le rêve de tous les grands hommes : l’Empire total, le monde représenté par un seul Etat. Au service de Dieu le glaive temporel, pendant qu’à Rome règne le glaive spirituel. Tel était le but d’Otton 1er. Le fondateur d’un Empire, qui sera puissant jusqu’au XIV siècle, est peu connu.
Un reître ambitieux de sainteté
Otton 1er (936 – 973) domine son siècle. Les historiens nationalistes allemands se plaisent à reconnaître en lui tous les traits de l’Aryen nordique. Il en impose par sa haute taille, sa puissante carrure, sa barbe rousse, sa poitrine velue, son regard flamboyant de sanguin. Infatigable, méprisant le danger, toujours prêt à payer de sa personne, il est le guerrier heureux qui maîtrise les événements d’une main de fer. Mais il est aussi un profond politique. Certes, sa culture est nulle. Il sait à peine lire. Il ignore le latin, il baragouine le slave et le français, il ne s’exprime bien que dans sa rude langue maternelle. En revanche, son éducation, toute pratique, a fait de lui un homme d’action aussi audacieux qu’avisé. Il a le coup d’œil juste, une vue ample des choses, un sens droit, une énergie batailleuse, une confiance immense dans la protection de Dieu et des saints, dont il collectionne les reliques. A dix-sept ans, il avait déjà un fils naturel, né d’une belle captive slave. A force de piété, il parviendra à discipliner les exigences de sa forte nature. Autant que roi, son père avait été duc des Saxons. Il se donne, lui, un prestigieux modèle, Charlemagne. Il n’aura donc qu’une pensée, rétablir l’ordre chrétien institué par l’empereur franc.
Il faut s’imposer tout de suite, sinon c’est l’anarchie
Tout de suite, il affirme ses intentions. Au cours de l’été 936, sans doute le 8 août, il réunit à Aix-la-Chapelle une grande assemblée où viennent en foule les vassaux et arrière-vassaux. Dans son Histoire des Saxons, le moine Widuking de Corvey en a laissé une description émerveillée. Les principaux seigneurs renouvellent l’élection et Otton reçoit d’eux le serment féodal. Dans l’église du palais, l’archevêque de Mayence lui remet les insignes de la royauté, l’épée, le manteau, le sceptre, le bâton, l’oint de l’huile sainte et, assisté par l’archevêque de Cologne, lui place la couronne d’or sur la tête. A la vue de toute l’assistance, Otton prend place à la tribune, sur le trône de Charlemagne, d’où il écoute la messe solennelle. Aux fêtes et aux banquets qui suivent, les ducs de Franconie, de Souabe, de Bavière et de Lorraine servent auprès de lui, comme officiers du palais. Tous ses actes témoigneront en effet qu’il les tient non pour des seigneurs indépendants, mais pour des « officiers ». Une avance à l’Eglise, un avertissement aux ducs, tel est le double sens de cette cérémonie.
L’Eglise comblée et obéissante
Les deux choses allaient de pair : autant les ducs représentaient la division, autant l’Eglise représentait l’unité. Le renforcement du pouvoir royal ne pouvait se faire que par l’appui de l’épiscopat. C’est donc à lui que vont aller toutes les faveurs. Déjà, la plupart des grands sièges jouissaient pour leurs domaines du privilège de l’immunité qui les soustrayait, pour une large part, à l’autorité comtale. Otton y ajoute des donations de terres et de forêts, et surtout quantité de droits régaliens, la frappe de la monnaie, la perception des péages et des douanes, des droits de marché. Parfois, ce sont toutes les attributions comtales qui sont transférées en bloc à un évêque, soit dans sa ville de résidence, soit pour toute l’étendue de son évêché. Mayence, Cologne, Magdebourg reçoivent la meilleure part de ces largesses. En contrepartie, les hommes des églises formeront librement le gros de l’armée royale et le roi disposera librement des châteaux et forteresses sis en terre ecclésiastique.
Assurément, la politique qui visait à réunir entre les mains des évêques les ressources de vastes domaines et des portions de plus en plus importantes de l’autorité publique n’était ni tout à fait nouvelle, ni spécifiquement allemande. Célibataires par état, les évêques ne pouvaient s’arroger le droit de transformer leur dignité en seigneurie héréditaire, ni prétendre se perpétuer dans une dynastie bientôt rebelle. Il était naturel que les souverains voulussent faire d’eux leurs premiers serviteurs. En France aussi, les derniers Carolingiens et les premiers Capétiens ont concédé aux évêques de Reims, de Langres, du Puy, de Beauvais des attributs de la souveraineté, mais la monarchie française était encore trop faible pour donner à ces tentatives l’ampleur et la continuité qui ont permis la formation de l’Eglise allemande. Toutefois, s’il est vrai qu’en défendant leurs droits contre les ducs et les laïcs, les évêques défendaient du même coup l’autorité du roi, celui-ci eût été en danger de tout perdre à son tour, s’il n’avait pas été, directement ou indirectement, le maître des nominations épiscopales.
En bonne règle, les évêques devaient être élus par le clergé de leur diocèse, examinés et confirmés par le métropolitain et les autres évêques de la province, enfin présentés au consentement du roi. Ce consentement était assez peu de chose. Otton entendit se réserver la décision véritable et, pendant tout le cours de son règne, on le voit en effet tantôt installer d’autorité son candidat (ainsi fit-il lors de la création de l’évêché de Magdebourg), tantôt peser sur l’élection en désignant aux suffrages le clerc qui avait sa faveur. Il remet lui-même à l’évêque la crosse et l’anneau, il « l’investit », il lui fait prêter le serment de fidélité qui implique l’assistance financière et militaire. La consécration par le métropolitain n’est plus alors qu’une ratification obligée.
S’il a besoin de l’Eglise, il ne s’en sert pas moins
Bon chrétien, Otton s’efforça de désigner des hommes aussi recommandables par leurs mœurs que par leur foi. La coutume s’imposa peu à peu de les choisir parmi les clercs de la Chapelle royale qui, formés dans les grandes écoles du royaume, Trèves, Spire, Liège, Magdebourg, Hildesheim, se sont ensuite initiés aux affaires sous les yeux mêmes du souverain. Malgré l’éclat de certains noms, la logique du système ne faisait pas moins du zèle loyaliste et du manège politique des titres prisés à l’épiscopat. On le vit bien en Lorraine, où, pour briser les sentiments particularistes, Otton et ses successeurs n’envoyèrent plus que des évêques étrangers aux grandes familles du pays. De féodale et indigène, l’Eglise lorraine devint royale et allemande. L’évêque de Liège, Everachar, était Saxon d’origine, Berenger, évêque de Cambrai, Saxon également : la ville se souleva contre lui. Un autre Saxon lui succéda. Finalement, après une révolte de la noblesse, la Lorraine entière fut administrée par l’archevêque de Cologne, Bruno, frère d’Otton, qui prit le titre de duc. A sa mort, elle fut divisée en haute et basse Lorraine qui correspondait, en gros, la première à notre Lorraine française et au pays de Trèves, l’autre à la Belgique et au pays de Cologne. Celle-ci forma une sorte de marche ecclésiastique. En somme, pendant un siècle et demi, l’Eglise maintint la Lotharingie dans l’obéissance de l’Allemagne. Si les évêques ne furent pas tous Allemands de naissance, ils furent tous Allemands de cœur. La plupart, d’ailleurs, se distinguèrent par leur science et par leurs vertus. Bon nombre se placèrent au rang des meilleurs administrateurs de leur temps. Cependant les deux Lorraines restèrent des provinces mal soumises, prêtes à se soulever en toute occasion. En dehors du clergé et de quelques familles, les hommes qui habitaient les bords de la Moselle, de la Meuse et de l’Escaut, continuèrent à se considérer comme étrangers à l’Allemagne. Par la force du sentiment public, les petits princes locaux devinrent l’espérance de ce provincialisme vivace et ombrageux.
Les campagnes militaires
La restauration du pouvoir monarchique toutefois ne se réalisa pas sans traverses. Otton commença par une intervention armée en Bavière : le duc était mort, il écarte le fils aîné, remet le duché au frère du défunt en le faisant surveiller par un comte palatin, qui exerce à sa place une partie de l’autorité ducale. Un demi-frère d’Otton se révolte : il est pris et tué. En 939, nouveau soulèvement, qui n’est plus seulement familial, l’archevêque de Mayence, le duc de Lorraine, plusieurs comtes y prennent part. La victoire rend Otton maître des duchés. Il garde pour lui la Franconie (953). A chaque vacance, il veille à ne confier les autres qu’à des fidèles éprouvés.
La situation allemande
Au fond, en dépit des querelles, Otton eut moins de mal à se rendre maître de l’Allemagne que les premiers Capétiens à asseoir leur autorité sur la banlieue parisienne. C’est que l’anarchie qui suivit la disparition de la dynastie carolingienne fut, tout compte fait, beaucoup moins durable et beaucoup moins profonde en Allemagne qu’en France : vingt ou vingt-cinq ans de troubles en Allemagne, plus d’un siècle en France. Avec ses trois ou quatre millions d’habitants, le corps social germanique, moins durement ébranlé, sortit à peine de son assiette traditionnelle. Plus rudimentaire, plus massif, il résista mieux que le bloc français. Simple annexe de la monarchie franque, il se trouva dans la situation privilégiée qui, lors des troubles, est presque toujours celle de la périphérie et il reprit bien plus facilement sa position ancienne. La première réaction, toute spontanée, toute instinctive, avait ressuscité les anciennes confédérations de tribus. Le second mouvement plus réfléchi, plus savant, conduisait au rétablissement des institutions carolingiennes, les seules assises fermes que l’Allemagne unifiée eût encore connues. Ainsi, tandis que la France poussait à l’extrême le morcellement féodal, l’Allemagne se durcissait dans l’imitation de l’ancien empire. Ce défi à la marche du temps, ce parti pris d’archaïsme qui est aussi un parti pris d’autorité vont porter d’abord de bienfaisantes conséquences.
La libération du pays
Otton assume avec noblesse les devoirs que lui impose l’exemple du grand empereur, à commencer par la défense du pays. Le 10 août 955, sur les bords du Lech, au sud d’Augsbourg, à la tête d’une armée qui réunit les contingents des cinq duchés, il écrase la dernière invasion hongroise. Les Magyars, sans armures défensives, ne peuvent soutenir la charge des chevaliers en cottes de mailles. L’ennemi, taillé en pièces, s’enfuit dans une débâcle indescriptible, tandis que devant le roi, les ducs, les comtes et les guerriers, le brave évêque Ulrich, défenseur d’Augsbourg, célèbre la victoire de la croix sur les faux dieux. On a justement comparé la bataille du Lech à celle de Poitiers, qui arrêta l’invasion arabe. Les contemporains eurent le sentiment qu’une grande chose venait de se passer. En effet, à la suite de leur défaite, les Hongrois se fixèrent et se convertirent : ils deviendront à leur tour le rempart de l’Europe contre les Turcs. Assurément, un seul fait d’armes n’aurait point eu se résultat si d’autres raisons n’avaient agi dans le même sens. Il n’est point sûr, par exemple, que toutes les randonnées de pillage aient été également fructueuses. Le transport des objets volés et l’acheminement des captifs ne devaient pas se faire sans pertes, ni déboires. Le manque de bons pâturages dans les campagnes dévastées éprouvait souvent les chevaux. A mesure que s’élevaient les châteaux et que les villes s’entouraient de murailles, les espaces ouverts aux razzias se restreignaient. Tout cela est certain. Il n’en reste pas moins que si Otton avait été vaincu, l’invasion eût repris une nouvelle force. La gloire de l’empereur est donc bien fondée.
Sur toutes ses frontières, l’Allemagne fortifiée et unie s’étend ; à l’est, la religion gagne avec elle. L’invasion hongroise a, par contrecoup, provoqué un remue-ménage inquiétant des tribus slaves échelonnées le long de l’Elbe jusqu’à la Baltique. Otton y court avec sa grande armée et s’avance profondément à l’est. La victoire de Recknitz (le 16 octobre 955) fait écho à la victoire du Lech. Elle est suivie d’abominables cruautés : le chef slave Stainef et sept cents guerriers sont mis à mort à la fois. Otton se venge d’avoir eu peur un instant.
L’expansion religieuse
Les fondations pieuses se multiplient en même temps que se développent les relations commerciales. L’archevêque de Hambourg dirige dans le nord l’activité des missions : le pape reconnaît son Eglise comme la métropole des Danois, des Norvégiens et des Suédois. Les évêchés slaves de Havelberg et de Brandebourg, d’abord suffragants de Mayence, sont ensuite rattachés à Magdebourg, plus proche, et deux nouveaux sont crées à Zeitz et à Meissen, dont l’action s’étend jusqu’à l’Oder. La pénétration chrétienne ne fait qu’un avec la pénétration allemande. Action religieuse et action politique vont de pair. La création de l’évêché prépare l’organisation de la « marche ». Le missionnaire accompagne les hommes d’armes. L’archevêque ouvre la route au margrave. Les premières paroisses sont formées de soldats allemands. Les premières chapelles sont les chapelles des châteaux forts. La fondation, en 972, de l’évêché de Prague facilite l’établissement de la suzeraineté impériale sur la Bohême ; sans plan préconçu, l’archevêque de Salzbourg et l’évêque de Passau étendent l’influence allemande sur l’Autriche, la Carinthie et la Hongrie.
Le royaume franc
Du côté français, les interventions d’Otton sont constantes. Des débris de la grande Lotharingie, au sud de la Lorraine proprement dite, était sorti un royaume de Bourgogne qu’on appellera plus tard et plus commodément le royaume d’Arles, car notre Bourgogne n’en faisait pas partie. Il comprenait la Provence, le Dauphiné, la Savoie, la Franche-Comté, le Jura, le plateau et les Alpes suisses jusqu’à Lucerne et aux sources du Rhône. Il touchait à l’est au duché des Souabes et à l’Italie. Profitant de la jeunesse et de l’inexpérience d’un jeune roi, Otton pénétra chez son voisin, le captura et le tint un moment prisonnier à sa cour. Il finit par lui arracher des promesses qui équivalaient à un serment de vassalité (942).
Entre Loire et Meuse, Carolingiens et Capétiens se disputaient la couronne. Otton traite les deux prétendants en très petits personnages. Tantôt il les convoque devant son tribunal, à Verdun, à Trèves, à Ingelheim ; tantôt il les fait excommunier l’un ou l’autre par un synode d’évêques allemands qu’il préside ; tantôt il leur impose le choix d’un archevêque pour Reims. Une fois, il convoque le Carolingien dans le vieux palais franc d’Attigny, sur l’Aisne, et il reçoit ses respects à l’endroit même où Charlemagne a reçu la soumission des Saxons ; une autre fois, il accomplit en dix ou douze semaines une chevauchée triomphale qui le mène jusque sur la basse Seine ; une autre fois encore, il exige des otages du duc de Bourgogne. Si la France n’est point vassale de l’Allemagne, elle est du moins sous sa surveillance.
Le rétablissement de l’empire
Toute cette politique conduisait au rétablissement de l’empire. En 951, Otton avait une première fois franchi les Alpes pour prendre à Pavie la couronne des rois lombards, mais il n’avait pas organisé sa conquête, se contentant d’en remettre la vice-royauté au marquis d’Ivrée, Berenger. Ce n’est qu’après la double défaite des Hongrois et des Slaves, qu’il résolut de conduire à son terme l’entreprise de restauration carolingienne. La papauté, avilie par les scandales et devenue la proie de la féodalité romaine ne pouvait que déférer aux ordres du roi. Le pape Jean XII, élu en 955, était âgé de dix-huit ans. Avide et dépensier, il essayer de sauver ses revenus temporels et de limiter l’intervention germanique en Italie à une vague et lointaine suzeraineté. Mais il ne possédait ni l’autorité morale, ni la force matérielle qui auraient pu lui permettre de résister aux injonctions du nord. Les plaintes affluaient contre le gouvernement de Berenger ; en 961, Otton en profita pour franchir le Brenner avec plusieurs évêques et une importante armée. Toutes les villes lui ouvrirent leurs portes. Il célébra paisiblement à Pavie les fêtes de Noël, tandis que l’abbé de Fulda préparait à Rome le grand acte du couronnement. Il eut lieu le 2 février 962, avec tout le vieux cérémonial franc et byzantin.
Rome pour les âmes, l’Empereur pour le reste
Onze jours plus tard, Otton publie un privilège, par lequel il fixe les rapports du pape et de l’empereur, ces deux moitiés de Dieu. Complété les années suivantes, le privilège fait du pape le premier des évêques allemands. Il ne pourra être consacré sans l’approbation de l’empereur et il lui prêtera serment de fidélité. Il conservera les possessions territoriales de l’Eglise romaine, en particulier celles qui proviennent des dotations de Pépin et de Charlemagne, mais l’empereur aura sur ce domaine un droit d’inspection. Le cas échéant, il pourra y rétablir l’ordre. Ces prescriptions, qui abolissaient l’indépendance de la papauté ne contrariaient pas moins les habitudes de la plèbe et de l’aristocratie romaine. Il fallut quatre ou cinq expéditions pour briser les résistances. L’énergie d’Otton le Grand surmonta tous les obstacles. Jean XII intriguait sourdement : il est déposé. Son successeur, Benoît V, élu par les opposants est dépouillé du pontificat et emmené en exil sur les bords de l’Elbe par l’archevêque de Hambourg. L’empereur désigne lui-même Léon VIII et Jean XIII ; enfin, à la suite d’une révolte populaire, le préfet de Rome et les chefs de quartier sont pendus. Bon gré, mal gré, la Ville Eternelle obéira.
Le désir de civilisation : l’Italie et Byzance
Otton, nouveau Constantin, nouveau Charlemagne, consacre à l’assimilation de l’Italie la grande partie du temps qui lui reste à vivre. Il l’a déjà habitée presque quatre ans, de l’été 961 à janvier 965 ; il y revient en septembre 966 et il y demeure jusqu’en août 972, tantôt à Rome, où son fils Otton II reçoit par anticipation le sacre impérial, tantôt à Pavie, tantôt à Ravenne. Or, un empereur régnait à Constantinople qui ne reconnaissait pas la qualité d’imperator Augustus prise par Charlemagne et ses successeurs. Il s’appelait alors Nicéphore. Par trois fois, Otton lui expédia en ambassade l’évêque de Crémone, Liutprand, qui fut d’abord fort mal reçu. « Ton pape fou et imbécile, lui disait Nicéphore, ne sait donc pas que le saint Constantin a transporté Rome ici, avec le sceptre impérial, tout le Sénat, tout l’ordre équestre, ne laissant dans la vieille ville que les esclaves, les pâtissiers, les oiseleurs, les bâtards et les Juifs ! » L’idée qu’un Allemand se crût et se dît Romain, lui semblait grotesque. Il rectifiait : « Vous êtes des espèces de Lombards », et il éblouissait le pauvre envoyé par des processions où il marchait, personnage sacré, acclamé d’épithètes mystiques : « Voici qu’arrive l’Etoile du Matin ! Salut, Aurore, dont les regards rayonnent l’éclat du soleil ! » Mais Liutprand trouvait les boucliers des soldats trop minces, les courtisans mal vêtus, sans pierreries et il grommelait entre ses dents : « Arrive donc, charbon éteint, avec ta démarche de vieille femme, rustre crotté, chèvre-pied, cancre, cul-terreux, lourdaud, Cappadocien. » A la troisième fois cependant, Nicéphore étant mort, il ramena pour le fils d’Otton une princesse, Théophano, nièce, fille et petite-fille d’empereurs. Une circonstance avait beaucoup aidé à cette heureuse issue : ayant forcé les ducs de Bénévent et de Capoue à lui prêter hommage, Otton menaçait la Calabre où se maintenait la domination byzantine.
Le mariage est célébré à Rome. Rentré en Allemagne, Otton tient à Quedlimbourg, à l’occasion des fêtes de Pâques de 973, ses dernières grandes assemblées où il voit accourir le duc de Bohême, le duc de Pologne, des envoyés hongrois et bulgares, une ambassade égyptienne chargée de présents. Il se préparait à reprendre la marche vers l’est, lorsque la mort le terrassa (7 mai 973).
Il a écrit une grande page dans l’histoire de l’Occident chrétien
Il fut enterré dans la cathédrale de Mersebourg, sur la Saale. L’épitaphe gravée sur son tombeau l’appelait Decus Ecclesiae, summus honor patriae, honneur de l’église, gloire suprême de la patrie.
L’empire qu’on appela plus tard le Saint Empire et plus tard encore mais pas avant le XVe siècle, le Saint Empire romain de nation germanique, était arrivé à son apogée. Sa gloire est d’être le rempart de la chrétienté contre les invasions slaves et asiatiques : sa force de représenter l’unité, l’ordre et la paix alors qu’il n’y a partout ailleurs en Europe que division, insécurité, brigandage et guerres intestines. Sa faiblesse est d’être la copie d’une copie, la restauration d’une restauration. Encore est-elle insuffisante. Il est bien significatif, en effet, qu’héritiers de l’empire romain et de ses ambitions, les souverains germaniques n’aient pas su, ou pas pu, ou pas voulu, rétablir le système de postes et de relais, dont les derniers débris, légués par Rome, s’étaient évanouis avec l’Empire carolingien. Faute de cet instrument, ils se tueront en voyages perpétuels.
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