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Panique à Pompéi
10 heures du matin, le cratère du Vésuve explose et sème la terreur… Longtemps, les peuples y ont vu un châtiment divin. Aujourd’hui, la science permet de mieux analyser la catastrophe.
Pan, décidément, n’était pas mort. A la fin du Ier siècle de notre ère, ses temples et ses montagnes sacrées continuaient d’être des lieux de pèlerinage. Sa figure et ses statues ornaient les cités romaines et son mythe était connu de chacun, toujours raconté aux enfants.
A Pompéi, une remarquable statue de marbre le représente, l’air coquin en train d’apprendre les secrets de la séduction au berger Daphnis. Pan, le dieu aux pieds de bouc, sait faire plaisir et combler ses protégés, car il est le maître de la nature. Mais il sait aussi, parfois, quand ses sabots frappent violemment le sol et que résonne le terrible sifflement de sa flûte, semer le désordre, la peur, une frayeur si forte que les hommes éperdus fuient devant lui, perdant la tête et bientôt la vie : la panique.
Or, en l’an 79, près du Vésuve, ce n’est pas le tambour de guerre de Pan qui s’anime. Mais le bruit sourd du sol, la rumeur du magma qui s’agite, de la terre qui craque. Son pas fait trembler les constructions, réveillant l’inquiétude des habitants des cités de Pompéi, d’Herculanum, de Stabia et de Boscoreale. Tout a commencé imperceptiblement, mais, depuis quelques semaines, les secousses se multiplient. Elles endommagent les instruments de travail des artisans ; le boulanger d’Herculanum doit réparer ses meules et son pétrin ; en attendant que le mortier sèche, il travaille au ralenti. Il semble que la distribution d’eau soit défectueuse dans plusieurs villes, car l’aqueduc impérial serait fissuré. Les toitures et les murs ont souffert ; des maisons se sont mêmes effondrées. Les bâtiments officiels, les temples et le forum ont pu être réparés, mais les traces sont encore sensibles dans plusieurs secteurs de la ville. Voilà qui rappelle le séisme de 62 alors que, déjà, de nouvelles lézardes apparaissent, prélude à un choc inédit.
Pline le Jeune, le seul témoin direct qui ait laissé un témoignage de l’éruption, se trouve de l’autre côté de la baie de Naples, à Misène. Le 24 août 79, à 10 heures du matin, écrit-il, une gigantesque colonne de fumée commence à s’élever dans le ciel de la baie de Naples. Le cratère du Vésuve explose, projetant vers le ciel son dôme et libérant le magma sous pression. Bientôt, la nuée prend la forme d’un pin, immense tronc, surmonté d’un parasol de fumées vers le sud. Les volcanologues pensent que cet amas de poussières, de gaz, de débris de lave sous la forme de ponces devait atteindre une hauteur située entre 24 et 35 km, au plus haut de sa poussée. Tous les habitants de la baie de Naples remarquent cet amas qui cache la lumière du soleil. Ils comprennent à ce moment qu’un phénomène hors du commun se déroule. Pline décide de réveiller son oncle, un savant renommée doublé d’un militaire avisé, afin qu’il puisse observer l’incroyable phénomène. Il faudrait voir cela de plus près, juge l’Ancien, ordonnant à ses navires d’appareiller par amour de la science et pour porter secours aux malheureux habitants de l’autre rive. Il y perdra la vie, laissant son neveu, Pline le Jeune, le soin de consigner la scène pour la postérité, plus de vingt ans plus tard, dans deux lettres à l’historien Tacite.
A 13 heures, la pluie de ponces et de cendres commence à s’abattre sur Pompéi. Si l’éruption proprement dite dure près de dix heures, il faudra quatre jours pour que l’atmosphère soit dégagée de toutes particules en suspension. Pendant tout ce temps, la chute de débris est continue, des éléments les plus lourds aux plus volatils.
Nul n’a récemment vécu une éruption dans la région. Le volcan pouvait même paraître endormi aux habitants, car la dernière catastrophe remontait à près de mille sept cents ans. Ses traces ont été trouvées par les archéologues ; ils ont pu reconstituer l’impact de la coulée pyroclastique (un épanchement de boues et de poussières à haute température) qui s’était ensuivie sur un campement paléolithique, près de la ville de Nola, aux abords du Vésuve. Mais, dans l’Empire romain, il ne subsistait aucune mémoire de l’événement. Au mieux, les habitants ont-ils connaissance de phénomènes volcaniques survenus dans d’autres régions de l’Europe, notamment les îles grecques. Subir la chute des pierres et être aveuglé par des particules en suspension qui rendent la respiration difficile, n’est-ce-pas, comme le craignent les Gaulois, voir le « ciel nous tomber sur la tête » ? A vrai dire, ce fut une couche de poussière et de pierres de près de 15 m qui submergea la ville en quelques heures.
Surprise, stupéfaction et terreur sont autant d’émotions qu’ont dû éprouver les habitants de Pompéi. A preuve, comme le pensaient les philosophes, les visages crispés des cadavres moulés mis en évidence dès le XIXe siècle. La poussière a enveloppé le corps des défunts et s’est durcie. Elle a ensuite absorbé l’humidité de leurs restes, laissant sous terre un vide que les archéologues italiens ont eu l’idée de remplir en plâtre, après avoir compris le processus. Oui, les visages des victimes sont expressifs : traits crispés et bouche entrouverte, comme cherchant leur souffle. Position fœtale de certains ; d’autres allongés, pétrifiés. Dans le cimetière touristique qu’est devenue la ville, la souffrance et sans doute le désespoir paraissent avoir été le lot commun.
Du moins est-ce le sentiment qui prime chez les premiers visiteurs du site, à la fin du XVIIIe siècle. Car Pompéi fonctionnait comme un miroir des inquiétudes de chaque génération sur son destin et sur ses fins dernières.
Dès 1834, l’écrivain Edward Bulwer-Lytton rencontre le succès avec les Derniers jours de Pompéi. Il y décrit l’histoire d’amour entre deux jeunes gens, Glaucus et Ione, en butte aux persécutions du méchant Egyptien Arbacès. Les jours qui précèdent sont ceux d’une inconscience du danger qui menace : bon repas, luxe et volupté. Enfin, le volcan explose et sa fureur détruit en un instant la vie quotidienne. Les héros ne doivent leur salut qu’au sacrifice d’une esclave aveugle qui les guide à travers la pluie de cendres. Ils finiront leur existence en sécurité, en Grèce, convertis au christianisme. Le public est fasciné par l’idée d’une vie brusquement interrompue et par la dimension supposée égalitaire d’une catastrophe qui touche toutes les classes sociales. Le riche comme le pauvre sont frappés. Seul un miracle permettrait d’échapper à la mort. Pour Bulwer-Lytton et les historiens de son époque, la hauteur morale des chrétiens ne saurait être confondue avec la vie de débauche des païens. N’at-on pas trouvé une maison baptisé « grands lupanars » dès le XIXe siècle, dont le décor évoquait une sexualité débordante. Ailleurs, une mosaïque représentant Priape avec un grand phallus et des statues suggestives stimulaient les fantasmes. Traces archéologiques et décors étaient censés prouver une vie décadente. Dans une des cellules de logement des gladiateurs n’avait-on pas trouvé le corps d’une femme riche, couverte de bijoux, à côté de celui d’un combattant ? N’était-ce pas un indice supplémentaire de la perversion des élites, dont les femmes se délectaient des corps musclés des rétiaires ou des mirmillons ? Au pied du Vésuve vivait une Sodome romaine ! De là à en déduire que la nature vengeresse punissait les impies… Pan, en somme, était l’auxiliaire du christianisme conquérant.
L’archéologie récente à corrigé cette vision moraliste où la foi est la clé de décryptage des émotions. Malgré le manque d’informations, elle tente de donner une interprétation qui prenne en charge les dernières découvertes, à Pompéi ou à Herculanum. Elle met en doute la date évoquée par Pline le Jeune et propose de situer le cataclysme au début du mois d’octobre, car plusieurs indices prouvent que l’été était achevé au moment de l’éruption. Mais, surtout, les nouvelles analyses bénéficient des apports nombreux de la médecine légale, de la datation et de l’expertise sur l’ADN. Désormais, les scientifiques peuvent échafauder des scénarios sur les dernières heures de plusieurs des victimes découvertes. Ils corrigent les lectures moralistes d’antan. Ainsi rappellent-ils que la riche Pompéienne et le gladiateur n’étaient pas seul dans la pièce, mais en compagnie de 17 autres personnes et de deux chiens, qui espéraient tous avoir trouvé un refuge protecteur alors que le déluge minéral se poursuivait. Car la panique a connu plusieurs étapes.
Dans les jours qui précèdent l’éruption, on l’a dit, les citadins redoutent un tremblement de terre, comme celui survenu dix-sept ans plus tôt. L’inquiétude croît à mesure que les répliques se rapprochent. Les maisons découvertes vides de mobilier, sous une couche de cendres intacte, sont l’indice qu’en démangeant on a anticipé le péril. La ville aurait ainsi été soulagée d’une fraction de sa population avant même le déclenchement de la phase finale. L’éruption à son tour, entraîne une effervescence.
La panique se situe à ce moment. Elle divise les habitants. Certains préfèrent partir, par la route, vers le nord, contre le vent qui porte les cendres ou vers le littoral pour échapper au volcan d’où provient l’agitation. La soudaineté des réactions est perceptible sur le site archéologique. Dans le four d’une boulangerie de Pompéi, 80 pains brûlés ont été découverts. Le boulanger avait-il fui en oubliant sa fournée à la cuisson ? Dans la maison dite « du forgeron », quelques instruments laissés à l’abandon font penser que le maître des lieux et ses aides ont pris l’essentiel et laissé le superflu. Plus fascinant encore, dans une des villas mises au jour, la « villa des peintres », les œuvres ont été abandonnées en l’état. Des éclaboussures de pigments sur les murs et les dessins interrompus montrent que les artisans sont partis d’un coup, en laissant leurs instruments de travail sur place. Est-ce à la suite d’une secousse forte, en entendant la rumeur de l’éruption, ou en remarquant la première chute de ponces ? Ont-ils quitté la ville par terre ou par mer ? Sont-ils rentrés dans leur maison espérant y trouver un refuge sûr, croyant que tout cela ne durerait que quelques heures et qu’ils en riraient bientôt ?
Car quelques familles font le choix de demeurer sur place. Dans deux pièces retirées d’une assez grande villa, les restes de 12 personnes ont été trouvés en 1975. Une malformation de la colonne vertébrale indique que plusieurs membres d’une même famille étaient rassemblés, trois générations en fait, trois générations en fait, avec des serviteurs. Une jeune femme enceinte figure parmi eux. Les archéologues pensent que sa grossesse avancée rendait difficile sa fuite et décida les occupants à rester, avec l’espoir d’un départ ultérieur. Ont-ils eu conscience de la couche de poussière, toujours plus épaisse, montant à l’extérieur le long des murs au point de masquer les portes et les fenêtres, pesant si fort sur le toit qu’à un moment il s’effondre ? Ils devaient déjà être morts quand tout cela se produisit. La fine poussière de ponce, en effet, s’insinue partout. Et chacun la respire. Dans les poumons, cette farine très poreuse capte l’humidité et finit par recouvrir les alvéoles rendant impossibles la respiration et l’oxygénation. L’étouffement dure environ une demi-heure. Ont-ils essayé de se protéger avec des linges mouillés pour résister plus longtemps ? Ils espéraient profiter d’une accalmie et quitter leur abri, car les femmes avaient pris leurs bijoux. Mais la chute de pierres et de poussières était suivie d’une rapide coulée de poussières et de boue à très haute température (1 500 °C).
Aux premières heures du 25 août 79, quelques groupes effectuent des tentatives : un père, une mère et leur enfant ne parviennent pas à sortir de la ville et périssent non loin de leur maison dont ils gardent la clé pour l’éternité ; des marcheurs s’approchent de la route, avant que la nuée ardente ne les surprenne. D’autres dépouilles ont été trouvées dans le cimetière même de Pompéi, mélangés à des débris d’arbres et de végétaux. Ces gens ont dû emprunter ce chemin, car la route était couverte de déchets, gênant la progression. Ils sont ainsi une quinzaine, femmes et hommes, qui portent de rares objets précieux légers, pour circuler plus rapidement. Chacun ressent le déchirement de devoir quitter sa demeure, des habitudes et réunir dans la panique quelques effets utiles ou, comme l’une des femmes, une petite figurine de la Bona Dea, cette déesse de la Fortune dont les Romains croyaient qu’elle protégeait des mauvaises surprises. Soudain, tous sont balayés par la nuée ardente.
Quelques attitudes témoignent que les habitants pensaient que la catastrophe ne durerait pas si longtemps et n’aurait pas le caractère extrême que nous lui connaissons. La présence d’un chien de garde, dont le cadavre encore lié à sa chaîne a été retrouvé, laisse à penser que ses maîtres voulaient le voir surveiller la maison en leur absence. A Herculanum, le boulanger a remisé ses ânes dans leur étable, pour les protéger. C’est dans cet abri qu’ils ont été saisi par cette nuée ardente qui ensevelit aussi en un instant les habitants ayant trouvé refuge dans les abris des bateaux de pêcheurs sur la plage. Ces structures en pierre, voûtées, résisteraient au poids d’éventuelles poussières ou pierres ou à des secousses, et ceux d’Herculanum avaient dû remarquer, lors du séisme de 62. La découverte de ces 300 corps, en 2002, a changé le regard des chercheurs. Longtemps, les savants avaient pensé que, là, le nombre de victimes était très faible, grâce à un départ précoce. Brusquement, ils comprenaient qu’à Herculanum aussi la conscience du danger était faible. Les connaissances volcaniques des villageois ne leur permettaient pas de deviner que, la pression baissant, le volcan déverserait sur ses pentes le nuage de boues et de poussières brûlantes. Naïvement, n’ayant pas subi la chute de pierres, ils espéraient d’autant plus échapper au cataclysme que, sur ce versant du Vésuve, il n’y eut pas de pluie de cendres ni de chute de ponces. La surprise fut donc compète quand survinrent sur le site deux coulées pyroclastiques qui établirent un couvercle rocheux de 30 m.
On comprend pourquoi un événement aussi inouï a servi de référence dans la tentative d’approche d’événements qui, depuis 1945, dépassent l’entendement.
A la lecture religieuse, marquée par la référence à une justice divine, a succédé la peur d’une existence vitrifiée en un éclair par nos semblables, après l’invention de l’arme atomique. A l’empreinte des corps projetés sur les murs d’Hiroshima répondaient les moulages des disparus de Pompéi. Depuis lors, le succès de l’événement dans les films et les feuilletons s’explique largement par cette équivalence. Toutefois, après la fin de la guerre froide, une configuration plus postmoderne se fait jour.
L’expérience humaine n’est pas résolue par la mort et l’obsession de faire son salut. Les traces de vie repérables à Pompéi après 79 invitent à s’intéresser aux reprises et aux transformations de l’activité après une catastrophe : que signifient par exemple la statuette de la déesse indienne Lakshmi, trouvée en 1938 sur le site de Pompéi, ou les amphores de garum, une sauce aigre douce dont la ville était l’une des grandes productrices, expédiées par des marchands pompéiens en Gaule un siècle après l’éruption ?
Pompéi est devenue un laboratoire pour apprendre à conserver des ruines à ciel ouvert. La ville inspire même ceux qui veulent maintenir en l’état les sites de massacre, comme Oradour-sur-Glane. Le mortier de protection des murs, le liant des façades, la surveillance de l’érosion provoquée par les visiteurs lui ont été empruntés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Bientôt, le management culturel a affirmé ses lois. Les gestionnaires du « site » de Pompéi rêvent d’une extension du domaine en obtenant de nouveaux terrains à fouiller, y compris privés, afin d’offrir au public des villas et des œuvres inédites. Leur objectif ? Accroître l’attraction touristique grâce à des découvertes. Comment déloger les riverains dont les jardins et les maisons ont été construites sur cette usine de savoir ? Plus profondément, Pompéi présente un modèle universel de dépassement des catastrophes naturelles, éruptions, tremblements de terre, tempêtes ou tsunami. Après la panique, la peur et la tristesse de ceux qui ont vécu l’événement, la compassion des témoins et des contemporains, vient le temps de la reconstruction, du dépassement et, partiellement, de l’oubli. Les sentiments collectifs pris dans l’actualité occultent les émotions premières. Tel est l’empire des vivants : négligeant ce que leurs ancêtres ont vraiment ressenti devant l’histoire, et conservant en mémoire une image illusoire des disparus, ils jouissent pleinement de leurs sensations en attendant l’avenir.
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