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Les Chroniques de l’Histoire |
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L’Histoire pour Tous |
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Abélard, puni par où il a péché
Le principal penseur du XIIe siècle, pris de passion charnelle pour Héloïse, fut castré par la famille de sa jeune élève. Et épousa le dogme.
Il est dans la force de l’âge et tout semble lui réussir. Il a 37 ans, est reconnu comme un des principaux penseurs de son temps. C’est un professeur admiré de tous. Lui, le petit Breton, fils de chevalier, originaire du Pallet, près de Nantes, a conquis la capitale et la chaire tant désirée de l’école du cloître Notre-Dame. Heureuse époque où les universitaires étaient accueillis à leur arrivée dans une ville par des émeutes et des évanouissements d’admirateurs en transe. Pierre Abélard est alors de ceux qui déclenchent des hystéries collectives dignes d’une rock star. Nous sommes en 1115, sous le règne de Louis VI le Gros, et le brillant théologien se couvre de gloire par ses écrits et son enseignement. Mais son destin bascule le jour où le chanoine au chapitre de Notre-Dame, Fulbert, lui demande – sans doute, disent certains, l’avait-il ardemment recherché – de devenir le précepteur de sa nièce Héloïse, âgée tout juste de 16 ans. Les amours tragiques du maître et de l’élève ont traversé les siècles et les vers des poètes. « Où est la très sage Héloïse/ Pour qui fut châtré et puis moine/ Pierre Esbaillart à Saint-Denis ? […] Mais où sont les neiges d’antan ? » Interrogeait François Villon dans sa Ballade des dames du temps jadis. Et sans doute le supplice infligé au séducteur par la famille de la belle ne fut pas pour rien dans la célébrité du couple. Mais leur débat des plaisirs de la chair et la vocation des âmes à travers leurs lettres, très tôt publiées, constituent le document le plus passionnant et le plus émouvant qui soit sur une conscience médiévale pétrie de dogmes chrétiens et de quête du salut. Et si les élans fiévreux d’une Héloïse criant son amour brûlant nous sont bien plus proches et bien plus compréhensibles, au point que certaines féministes contemporaines ont élevé la jeune femme au rang d’icône, le parcours torturé de l’ambitieux mutilé nous raconte l’histoire d’un temps où l’esprit devait dominer la chair, et Dieu, les désirs humains. Pierre Abélard est donc ce jeune loup monté à Paris pour réussir dans le seul domaine que lui ouvre sa condition de petit noble provincial, la vie savante. Il a renoncé à son droit d’aînesse pour endosser l’habit incertain d’étudiant, a suivi les cours des grands maîtres de son temps, Roscelin de Compiègne, Guillaume de Champeaux, avec qui il engage rapidement une polémique nourrissant la plus importante controverse du Moyen Âge, la fameuse querelle des universaux. Dans ce débat qui convoque les mânes de Platon et d’Aristote autour d’un lien entre les mots et les choses, les catégories de pensée et le réel, la position médiane que développe le jeune Abélard le fera reconnaître comme un contributeur magistral à la pensée du XIIe siècle. Mais le jeune homme, dont l’appétit de savoir n’a visiblement d’égal que l’appétit de pouvoir, se fait de nombreux ennemis. Qu’importe, puisque les soutiens, quand ils sont en grâce auprès du roi, lui obtiennent l’ouverture en 1108 d’une école de rhétorique et de théologie dans ce qui est alors une colline aux environs de Paris : la montagne Sainte-Geneviève. Le succès est immense, les élèves affluent de l’Europe entière. La théologie lui vaut autant d’ennemis que la philosophie. Ce n’est plus autour des universaux mais autour de son interprétation de la Trinité que se concentrent les critiques. Le sujet l’oppose à Bernard de Clairvaux, le futur saint Bernard, prêcheur de la deuxième croisade, qui le fera condamner par le concile de Soisson en 1121, puis par celui de Sens en 1139. Pour l’heure, il monte en puissance, et les années de 1113 à 1117 sont celles de son triomphe en tant que professeur de théologie. Paris est à ces pieds. Les admirateurs et les admiratrices se ruent. On se pâme, on se prosterne devant le grand homme. Libido sciendi, libido dominandi… et libido tout court. Quand il rencontre la jeune Héloïse, Abélard a tout pour lui.
Le loup dans la bergerie
Que sait-on de cette jeune fille de 16 ans, de condition moins élevée que lui, mais déjà célèbre pour son intelligence et sa beauté ? Les réputations se nouent vite dans le Paris médiéval, et la nièce du chanoine de Notre-Dame ne passe pas inaperçue. On ne sait si Héloïse et Abélard avaient eu l’occasion de se croiser avant que Fulbert n’introduise le loup dans la bergerie, mais chacun avait très certainement entendu parler de l’autre. Contrairement aux récits des romans courtois qu’inventa ce XIIe siècle révolutionnaire, celui des amours d’Héloïse et Abélard nous laisse ignorants des circonstances de la rencontre. Pas de coup de foudre, pas de premier regard si suggestif. Mais des cours, proposés sans doute par Abélard, et acceptés par un Fulbert avide d’augmenter encore la renommée de sa nièce, qui se détournent vite de leur objet premier. « Sous le prétexte d’étudier, racontera par la suite Abélard, dans une lettre faisant le récit de ses malheurs, nous nous sommes abandonnés totalement à la passion. […] Il y avait plus de baisers que d’explications ; mes mains revenaient plus souvent aux seins qu’aux livres. […] Notre désir ne nous fit délaisser aucune des étapes amoureuses, et nous y ajoutâmes toutes les inventions insolites de l’amour. Moins nous avions été ces joies, plus nous nous y adonnions avec ardeur, et moins elles risquaient de devenir fastidieuses. » Bref, le précepteur viole allégrement l’hospitalité de son nouvel employeur, et débauche l’ingénue folle d’amour. Les liens entre maître et disciple, et l’érotisme tout particulier qui peut naître de la pénétration des esprits, ont nourri la pensée grecque. Mais Héloïse et Abélard offrent l’exemple rare de leur déclinaison sur le mode masculin-féminin. Car, malgré ce qu’on pu en dire les commentateurs – et particulièrement les commentatrices, certes un peu partisanes -, le maître n’est pas intéressé par le seul corps de son élève, et si celle-ci eût été sotte, l’idylle n’aurait ni duré, ni traversé les siècles. La jeune fille a de la culture et du répondant (on prétend qu’elle sait, en plus du latin, le grec et l’hébreu) et l’un et l’autre sont emportés par la passion, au point d’être rapidement dépassés par les conséquences de leur amour. Le maître néglige son enseignement pour composer des chansons à sa belle, celle-ci porte bien vite en son corps la preuve de sa faute. Enceinte, Héloïse est emmenée en secret par Abélard, qui la confie à sa sœur. Elle accouche au Pallet, en 1116, d’un petit garçon qu’elle prénomme Astrolabe, preuve s’il en est que le savoir n’est jamais très éloigné de cette histoire de corps et de cœurs. Mais l’oncle outragé crie au scandale. Pour laver sa faute, Abélard épouse son amante, puis la place chez les sœurs d’Argenteuil. Le mariage ne suffit pourtant pas à Fulbert qui s’estime bafoué et trahi. D’autant que le refuge chez les moniales peut passer pour une répudiation, nouvelle tâche pour l’honneur de la famille. En plein jour, des hommes de main du chanoine empoignent le séducteur dans Notre-Dame et l’émasculent. Le scandale est immense. Le châtiment n’est généralement réservé qu’aux adultères. Il frappe là un homme marié devant Dieu, et qui plus est célèbre dans tout le royaume.
Heureuse émasculation
Après ces événements, Abélard s’enferme au couvent et enjoint Héloïse de prendre le voile. Il poursuit son œuvre philosophique avec d’autant plus d’ardeur, affrontant ses détracteurs et tentant de s’imposer dans son monastère. Il fonde finalement sa propre abbaye, qu’il nomme Paraclet, un terme qui désigne l’Esprit saint dans la tradition chrétienne, et y installe Héloïse et les sœurs d’Argenteuil, expulsées de leur monastère par Suger, le futur conseiller de Louis VII. Les deux époux, chacun à la tête de leur communauté, s’écrivent, revenant sur leur aventure, et sur cet amour qui les transporta. Mais alors qu’Héloïse évoque, malgré son habit, les émois que lui cause encore le souvenir des plaisirs charnels, Abélard adopte le ton du guide spirituel, pour ramener l’abbesse sur le droit chemin et l’éloigner de ce péché qui les habita. « Après l’établissement de notre lien conjugal, lui rappelle-t-il pour l’exhorter à la vertu, tu vivais dans le cloître avec les moniales d’Argenteuil et un jour je suis venu te rendre visite en secret. Tu te souviens de ce que l’intempérance de mon désir m’a alors poussé à faire de toi, dans un coin du réfectoire, parce que nous n’avions pas d’autre lieu où aller. Tu sais que cela a été accompli avec la plus grande impudence dans ce local si saint, consacré à la Vierge souveraine. » En un mouvement propre aux âmes de son temps, il s’accuse de toutes les déviances, tant dans ses réponses à sa femme que dans cette lettre à un ami, cette « consolation » par laquelle nous connaissons les événements. Et le genre même, qui consiste à consoler quelqu’un par le récit de ses propres malheurs, implique l’autoflagélation. « Tu sais à quelles turpitudes ma luxure sans limites avait conduit nos corps, écrit-il encore à Héloïse, au point qu’aucun respect de la décence ou de Dieu ne me retirait, même dans les jours de la passion du Seigneur, ou d’une autre solennité. Mais quand tu refusais, que tu me résistais dans la mesure de tes moyens, ou que tu cherchais à me dissuader, je profitais de ta faiblesse et je te contraignais souvent à consentir par des menaces et des coups. »
Rétrospectivement, l’abbé de Saint-Gildas comprend que la violence de l’amour charnel a finalement menacé ce qui seul compte pour lui : sa vocation intellectuelle. Il ne se voyait ni mari ni père, et Héloïse le savait, qui lui écrit : « Dieu m’en soit témoin, si Auguste, le maître de l’univers, m’avait jugé digne de l’honneur d’être son épouse et assurée la possession perpétuelle du monde entier, j’aurais trouvé plus précieux et plus digne de pouvoir être appelée ta putain plutôt que son impératrice. » Héloïse ne voulait pas du mariage, tant elle connaissait les aspirations d’Abélard à la spéculation philosophique pure. Au point qu’il choisit pour eux deux la vie monastique, alors que son émasculation non seulement ne lui interdisait pas la vie maritale, mais ne le privait pas, a priori, de remplir son devoir conjugal. « La clémence divine, écrit-il à sa femme, voulut que je souffre dans ce membre seulement dont la privation servirait au salut de mon âme et n’atteindrait pas mon corps au point de m’interdire tout ministère. Et même elle me rendit plus prompt à me consacrer aux activités honnêtes dans la mesure où elle me libérait au maximum du joug si lourd de la concupiscence. » Heureuse émasculation, proclame-t-il, qui le libère des plaisirs du corps et tient lieu de rappel à l’ordre divin. Abélard rentre dans les ordres et tout rentre dans l’ordre, le seul qui vaille, celui qui le voit se consacrer corps et âme au savoir et à Dieu, au savoir de Dieu. Abélard épouse la théologie comme il enjoint à Héloïse d’épouser le Christ. Et la laissant à ses tourments, ou plutôt essayant de l’en sauver par ses conseils de sagesse, il abandonne ce corps impur qui lui était une entrave. Leurs corps, cependant, seront à nouveau réunis, mais dans le silence du tombeau, celui du Paraclet, puis celui du Père-Lachaise. |