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Les Chroniques de l’Histoire |
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Plus un sou en caisse
La France de Louis XVI traverse une crise financière et économique profonde. Mais la monarchie se montre incapable d'imposer les réformes fiscales nécessaires et urgentes.
En 1783, alors que la France sort victorieuse de la guerre qu'elle livre depuis cinq ans à l'Angleterre pour l'indépendance des jeunes Etats-Unis d'Amérique, elle apparaît comme la première puissance mondiale. Forte de 27 650 000 habitants, elle est aussi le pays le plus peuplé d'Europe. Bénéficiant d'un prestige universel, que symbolise l'utilisation du français dans toutes les cours et les chancelleries, elle est admirée, copiée, enviée aussi. En pleine euphorie économique, le royaume de Louis XVI offre une image de calme, de prospérité et de bonheur, et incarne la fameuse « douceur de vivre » à la française. Pourtant, sous ces apparences trompeuses se cachent des difficultés, des archaïsmes, causes d'un malaise latent qui commence à se faire jour en ces années 1780. Certes, la France paraît riche, et elle l'est... Mais cette opulence est fragile. Une part essentielle de sa prospérité repose sur un commerce extérieur en constante progression que la victoire américaine a encore accru. S'il fait la fortune des grands ports, tels Nantes ou Bordeaux, et, dans une certaine mesure, de leurs arrière-pays, il masque également des insuffisances. La France n'a pas su amorcer suffisamment tôt sa révolution industrielle et le secteur textile, principal moteur de l'économie, risque très vite de n'être plus concurrentiel sur un marché bientôt dominé par les Anglais. A côté de grandes réussites encore trop isolées dans la métallurgie, la France demeure, en effet, dépendante de productions artisanales. Ses centres d'intérêt restent essentiellement ruraux et tendent à améliorer la productivité agricole. Mais, là encore, les vieilles habitudes ont la vie dure et tous les progrès accomplis ne suffisent pas à compenser les éventuels effets d'une mauvaise récolte ou d'une catastrophe naturelle. Pour beaucoup de petits propriétaires, la vie demeure précaire. La stabilité du prix des denrées agricoles n'arrange rien, alors que l'inflation est, pour le reste, générale. Fermiers et métayers voient leurs loyers augmenter plus vite que leurs revenus. Du coup, les salaires qu'ils reversent au prolétariat rural des journaliers stagnent, eux aussi, depuis dix ans, accentuant la morosité ambiante. Comment faire face, avec un salaire moyen de 18 sous par jour, au quotidien d'une famille, quand une livre de pain coûte en moyenne 3 sous ? Le régime alimentaire de la majorité se borne au pain et à la soupe. Egalement victime de cette stagnation du marché agricole et de l'enchérissement du quotidien, la petite noblesse campagnarde, appauvrie, se cherche un supplément de ressources en exhumant de vieux droits oubliés depuis des lustres qu'elle prétend imposer de nouveau à ses paysans. Bien que les sommes réclamées soient, en général, dérisoires, elles exaspèrent une population qui estime payer déjà beaucoup trop. Effectivement, les grands propriétaires terriens sont, le plus souvent, des ecclésiastiques ou des nobles, ordres privilégiés dispensés de l'impôt. Que l'Eglise s'acquitte de ses charges en assurant l'enseignement, du primaire à l'université, l'entretien des hôpitaux et dispensaires, les secours aux nécessiteux, que la noblesse assume le service militaire et ses risques, le fameux « impôt du sang », tout cela n'apaise pas la grogne d'un tiers état représentant la majorité de la population. De plus, les philosophes des Lumières ont fait prendre conscience à beaucoup de Français de cette situation désormais perçue comme intolérable. Tout le système social, mais aussi ses institutions économiques, est alors ébranlé. Cela, au plus mauvais moment Depuis 1715, le déficit des finances royales n'a cessé de se creuser. Il est moins dû à l'incurie supposée des gestionnaires qu'à l'accroissement constant et inévitable des dépenses publiques et au phénomène d'inflation généralisée. La hausse du coût de la vie atteint à certains moments 100 %. Une autre raison de ce déficit tient à l'augmentation impressionnante du budget militaire. En 1740, la France consacrait 60 millions de livres à ses armées, en 1788 la somme est montée à 108 millions. L'explication est simple. Aux conflits européens classiques ont succédé des guerres lointaines, en Inde ou en Amérique. Transporter et entretenir des troupes au bout du monde coûte cher. Ces expéditions exigent une flotte importante et une marine puissante. La construction de navires de guerre, à laquelle Louis XVI attache, avec raison, un intérêt considérable, grève lourdement le budget. Dépenses au demeurant intelligentes puisqu'elles ont permis d'écraser la flotte britannique et d'effacer le déplaisant souvenir du désastreux traité de Paris de 1763, qui avait entériné les pertes du Canada, de l'Inde et de presque toutes les Antilles françaises. Il n'empêche que la guerre d'Indépendance américaine a coûté à la France au moins deux milliards de livres, somme qui ne se trouvait pas dans les coffres de l'Etat. Le ministre de l'époque, Necker, a dû recourir à de gigantesques emprunts, une pratique de banquier, son vrai métier. La victoire obtenue ne dispense pas, non de les rembourser, mais d'en acquitter les intérêts. En 1788, ils s'élèvent à 318 millions, la moitié du budget de l'Etat. Les finances royales sont, pour longtemps, surendettées. Que pèsent, en comparaison, les dépenses de la Cour, qui ne s'élèvent qu'à 6 % du budget de l'Etat et permettent en grande partie au commerce de luxe (soieries lyonnaises, cristal de Baccarat, porcelaines de Sèvres et de Limoges, etc.) de survivre ? Pourtant, ce sont elles, ainsi que les 27 millions alloués annuellement aux diverses pensions de courtisans, mais surtout d'anciens militaires et serviteurs de la couronne, qui focalisent tous les mécontentements depuis que Necker en a révélé le montant. Face à ce déficit, il faudrait des rentrées considérables pour simplement équilibrer le budget. On en est loin. Les impôts directs rapportent des sommes dérisoires : 24 millions pour la taille, beaucoup moins pour le vingtième (5 % sur tous les revenus, privilégiés ou non), taxe créée en 1749. Quant aux impôts indirects, gabelle, aides et traites, tous fort impopulaires, ils ne font rentrer dans les caisses que des sommes ridicules, parce qu'ils sont confiés à des fermiers généraux qui en conservent une partie à leurs profits. Ainsi, l'affermage de 1787, le dernier pour les six années suivantes, ne se monte-t-il qu'à 150 millions. Comment en finir avec l'endettement de l'Etat lorsque l'on ne peut ni réduire les dépenses ni augmenter les impôts ? C'est cette question que vont tenter de résoudre tous les ministres des Finances nommés par Louis XVI entre 1774 et 1789. Turgot s'y essaie le premier, en tentant vainement d'introduire une taxe foncière qui frapperait tous les propriétaires. Ce faisant, il dresse contre lui les privilégiés, qui obtiennent en 1776 son renvoi. Son successeur, Necker, parvient à financer la guerre d'Amérique en recourant à l'emprunt. Pour donner confiance aux prêteurs, il n'hésite d'ailleurs pas à fournir le tableau des recettes et des dépenses de l'année 1781, présentant un budget en excédent de 10 millions. Simple détail : pour aboutir à ce résultat mirobolant, mais faux, le ministre omet tout bonnement de faire entrer en ligne de compte les dépenses militaires, justement les plus lourdes... Renvoyé le 19 mai 1781 par Marie-Antoinette, qui ne lui pardonne pas d'avoir publié le montant des dépenses de la Cour - ce qui a monté l'opinion contre elle -, le Genevois ne trouve pas de successeur réel avant 1783, date à laquelle le roi confie les finances, le Contrôle général comme on dit alors, à un ancien intendant, Alexandre de Calonne, dont chacun attend des miracles. Après plusieurs emprunts, Calonne, qui voit la France au bord de la banqueroute, propose à son tour un plan de redressement. Ne pouvant créer de nouveaux impôts alors que le coût de la vie a augmenté de 65 % et les salaires seulement de 22 %, le ministre suggère, comme Turgot et Necker avant lui, d'accepter cette égalité devant la fiscalité que réclament de plus en plus de Français. Il faut imposer pareillement toutes les provinces, tous les ordres. La réforme préconisée par le nouveau ministre des Finances présente trois aspects (fiscal, économique et administratif) et se résume en six points : réduction d'un dixième du montant de la taille ; suppression de la corvée royale (impôt en nature consistant en une contribution en travail à l'entretien des routes ou à quelque autre tâche analogue) qui serait remplacée par une imposition en argent ; création d'un nouvel impôt foncier, dû par tous les propriétaires (y compris les ordres privilégiés), payable en nature et variable selon la valeur des biens imposés (avec, en contrepartie, la suppression du vingtième) ; libre exportation des grains hors de France ; remboursement des sommes dues par l'Eglise ; généralisation d'assemblées provinciales en vue d'une meilleure répartition des charges. Il s'agit, en fait, d'une réactualisation de mesures déjà préconisées mais jamais mises en oeuvre. Calonne, qui se souvient que ses prédécesseurs ont échoué pour s'être heurtés aux égoïsmes des privilégiés, décide d'une autre tactique et demande au roi de convoquer une assemblée de notables pour le mois de février 1787. Il a oublié que ces notables sont justement des privilégiés, qui vont s'acharner à empêcher la réalisation de sa réforme. En avril, Calonne est congédié. Le 1er mai, l'archevêque de Toulouse, Mgr de Loménie de Brienne, prélat que le roi soupçonne d'être athée, mais bon financier, lui succède, et il comprend aussitôt que les idées de son prédécesseur sont les seules applicables. Il reprend le projet de l'impôt foncier, ainsi qu'une augmentation des droits de timbre, acquittés pour la validité des actes passés sous seing privé. Il se heurte, lui aussi, au refus des notables qui réclament une réunion des états généraux. De son côté, le parlement de Paris se refuse à enregistrer les édits proposés. Louis XVI en est réduit à les imposer le 6 août 1787, déclenchant non seulement la colère des parlementaires parisiens et provinciaux, mais aussi celle de la rue. Des troubles éclatent dans la capitale et entraînent l'exil du parlement de Paris à Troyes, mesure qui exaspère l'opinion. Le bras de fer va se poursuivre jusqu'à l'été 1788, période à laquelle le roi fera marche arrière, horrifié par la violence qui secoue la Bretagne, le Béarn, la Bourgogne et le Toulousain. Mais c'est à Grenoble que la révolte prend, le 7 juin, son caractère le plus alarmant. C'est la journée des Tuiles, ainsi nommée car les émeutiers, montés sur les toits, les ont arrachées afin de bombarder les soldats chargés du maintien de l'ordre. Lâché aussi par l'assemblée du clergé réunie à Paris, Brienne n'a plus qu'à jeter l'éponge. Ce renoncement sonne le glas de la monarchie et va précipiter la France dans les bouleversements révolutionnaires jusqu'alors évitables. Comment en est-on arrivé à cette situation explosive ? En grande partie à cause des difficultés économiques longtemps sous-jacentes et qui se révèlent soudain en 1786. La décision prise le 17 juin 1787 autorisant la libre exportation de grain vise à relancer une agriculture mise à mal par la trop longue stabilité des prix sur le marché intérieur, une stabilité nuisible aux paysans qui ne peuvent plus suivre les hausses du coût de la vie. Cette année-là, une part importante des récoltes est vendue à l'étranger, notamment à l'Angleterre, pour un montant de 15 millions. Cette transaction a pour résultat de vider les réserves nationales. Or, l'année 1788 est exceptionnellement humide et de violents orages détruisent, avant les moissons, des récoltes déjà insuffisantes. Dans le Nord, l'Ouest et la Champagne, près d'un quart de la récolte de froment est perdu. L'hiver 1788-1789, l'un des plus froids et des plus longs du siècle, ne laisse pas présager un meilleur rendement pour l'été suivant. Du coup, le prix du grain flambe, ce qui se répercute sur celui du pain. Les prix montent de 50 % dans le Nord-Ouest, de 75 % dans le Nord, de 100 % dans l'Est ! A cela s'ajoute un début de panique : les producteurs gardent le peu qu'ils ont, ou, quand ils sont riches, spéculent sur une nouvelle hausse. Les marchés se vident, les consommateurs s'angoissent. Et la crise gagne les villes. En effet, les campagnes sont l'unique débouché de l'artisanat et de l'industrie. Mais les fermiers, appauvris, n'ont plus les moyens d'acheter ces productions, pas plus que les salariés agricoles mis au chômage. Manufactures et ateliers débauchent. Dans le même temps, l'Angleterre, profitant du traité de libre-échange signé avec la France en 1786, noie le marché français sous ses cotonnades, ses mousselines, ses linons à bas prix et porte un coup terrible aux fabriques locales. Répercussion identique dans les ateliers qui travaillent la laine : les moutons français sont morts faute de fourrage, mettant les cardeurs au chômage. La moitié des métiers des drapiers champenois ont cessé de battre, de même pour les métiers à soie des canuts lyonnais. Idem à Elbeuf et à Louviers. Fin 1788, on compte, dans la seule industrie textile, 200 000 chômeurs. Quant aux ouvriers qui ont encore du travail, les patrons leur imposent une baisse de salaire. Des milliers de paysans et d'ouvriers partent sur les routes avec femme et enfants, se réunissant en bandes menaçantes. Parmi ceux qui résident dans le Midi, beaucoup gagnent l'Italie et l'Espagne. Violences dans les campagnes, dans les villes, dans les ports où les habitants tentent de bloquer les navires suspectés d'emporter du grain à l'étranger. Une sanglante émeute se déroule à Paris, le 18 avril 1789, dans un quartier du faubourg Saint-Antoine. Les ouvriers vont alors piller et brûler la fabrique de papiers peints Réveillon, rue de Montreuil, sous le prétexte, d'ailleurs faux, que le patron aurait voulu ramener les salaires à 15 sous par jour... Appelées, les gardes françaises tirent sur les pillards, et font plusieurs morts. On prétendra, et c'est possible, que l'émeute a été organisée et payée par des agitateurs à la solde de l'Angleterre et du duc d'Orléans, cousin de Louis XVI. Il est vrai que certains ouvriers arrêtés et prétendument miséreux avaient dans leurs poches de bons écus sonnants et trébuchants. Ce qui est sûr, c'est qu'il se trouvera, désormais, des agitateurs et des politiciens pour récupérer les angoisses des pauvres. On le verra tout au long des journées révolutionnaires dont le peuple, dans son ensemble, sera finalement la dupe et la principale victime. Pourtant, à considérer les plans de Turgot, Necker, Calonne ou Brienne, force est de constater qu'ils ont préconisé les réformes qui auraient permis de faire l'économie de la Révolution. Tout y est : l'égalité devant l'impôt, qui aurait permis de combler le déficit et désamorcé la colère du tiers état ; le droit de représentation par le biais des états généraux, etc. Sur ces bases, toutes les institutions se seraient paisiblement modernisées. Il n'a manqué à Louis XVI que l'autorité. Paradoxal constat s'agissant d'un roi que l'on traitera bientôt de « tyran »...
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