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Les Chroniques de l’Histoire |
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L’épopée de Rommel, le renard du désert
Erwin Johannes Eugen Rommel naquit un dimanche soir, le 15 novembre 1891, à Heindenheim, petite ville du Wurtemberg proche de d’Ulm. « Un dur ». Telle est l’expression qui semble la mieux appropriée à la conduite de Rommel à la tête de l’Afrika Korps ; et pourtant, Erwin Rommel était, petit garçon, tout le contraire d’un « dur ». Comme il était en retard par rapport aux autres garçons de son âge, les efforts qu’il fit pour les rattraper le rendirent encore plus pâle, lui firent perdre l’appétit et le sommeil. Puis il devint paresseux, distrait, incapable d’effort. Le 19 juillet 1910, Rommel entrait au 124e régiment d’infanterie à Weingarten comme aspirant, ou, plus exactement, élève-officier ; il devait d’abord servir dans le rang avant de suivre les cours d’une Kriegschule ou école militaire. Il fut promu caporal en octobre et sergent à la fin décembre. En mars 1911, il était versé à la Kriegschule de Dantzig. La période de Dantzig fut, pour Rommel, importante à plus d’un point de vue. Par l’intermédiaire d’un ami de l’école militaire qui avait une cousine dans la même pension qu’elle, Rommel y rencontra la jeune fille qu’il devait épouser plus tard et qui fut la seule femme de sa vie. Lucie Mollin était la fille d’un propriétaire terrien de la Prusse-Orientale où sa famille, originaire d’Italie, était établie depuis le XIIIe siècle. Au début de mars 1914, il était détaché auprès d’un régiment d’artillerie de campagne à Ulm ; il prit beaucoup de plaisir aux chevauchées et aux manœuvres de batterie. Mais, le 13 juillet au soir, comme il regagnait son casernement, il vit sur la place de nombreux chevaux réquisitionnés ; un ordre l’attendait d’avoir à rejoindre son régiment sur-le-champ. Le lendemain, le 124e partait pour la guerre. Le 22 août 1914, à cinq heures du matin, il entrait en action contre les Français à Bleid, près de Longwy. Ce furent sans doute sa volonté, son goût du risque et son aptitude à l’action individuelle qui, après sa promotion au grade d’Oberleutnant (lieutenant) et une deuxième blessure à la jambe, amenèrent son chef à le verser à un bataillon de montagne nouvellement formé, le Wurtembergische Gebirgsbataillon (W.G.B.). Après un entraînement intensif dans les montagnes autrichiennes et une période paisible de près d’une année dans un secteur tranquille des Vosges, le bataillon rejoignit le fameux Alpenkorps sur le front de Roumanie. Très vite, Rommel reçut le commandement de l’un de ces groupes de combat dont l’importance numérique variait, selon l’action engagée, d’une compagnie au bataillon entier. Entre temps, il avait passé une courte permission à Dantzig où, le 27 novembre 1916, il avait épousé Lucie Maria Mollin. Sa carrière au cours de la première guerre mondiale, atteignit son zénith lorsqu’il s’empara de Monte-Matajur, au sud-ouest de Caporetto, le 26 octobre 1917. La défaite a toujours un goût amer. Mais l’effondrement de l’Allemagne, en 1918, causa au soldat de carrière allemand un choc beaucoup plus grand que la capitulation de mai 1945.
Un dur noyau de soldat
L’article 160 du traité de Versailles stipulait : « Avant le 31 mars 1920, l’armée allemande ne pourra comprendre plus de sept divisions d’infanterie et trois divisions de cavalerie… Le nombre total des officiers ne devra pas être supérieur à 4 000. » Sa décoration « Pour le mérite » et sa réputation d’officier de troupe désignaient tout naturellement un Rommel pour un poste de ce genre. Rommel eut encore une autre chance : celle d’être caserné à Stuttgart, agréable ville de sa province natale, où vivait sa famille. Aussi, bien qu’il lui fallut attendre 1933 pour être promu major, était-il loin d’être malheureux. Le 1er octobre 1929, Rommel fut nommé instructeur à l’Ecole d’Infanterie de Dresde ; il devait occuper ce poste exactement quatre ans. La rédaction de ses cours aboutit à la publication d’un livre : Infanterie greift an (combats d’infanterie) fondé sur son expérience personnelle de la guerre en Belgique, en Argonne, dans les Vosges, dans les Carpathes et en Italie. Rommel avait porté peu d’intérêt à la chose politique avant l’accession de Hitler à la chancellerie, le 31 janvier 1933. Se tenir à l’écart des mondes sordides de la politique et du commerce a toujours été de tradition parmi la caste des officiers allemands. Ce fut sans grand enthousiasme qu’il apprit, en 1935, que l’armée allait absorber les S.A. et qu’il serait chargé du commandement de l’amalgame. Il reconnut qu’il aurait aimé « les rendre plus acceptables » mais il comprit bientôt que ce travail ne serait jamais ni facile ni agréable. Il ne fut d’ailleurs finalement pas appelé à ce commandement. Et, de toute façon, la tentative de l’armée de s’assurer le contrôle des S.A. échoua. Elle n’avait d’ailleurs aucune chance de réussite. Rommel, cependant, ne pouvait toujours éviter le contact avec les nazis. Alors qu’il était instructeur à l’Académie de Guerre, il reçut une mission particulière. Il fut attaché aux Hitler Jugend (Jeunesses hitlériennes) avec la mission d’améliorer leur esprit de discipline. En ce qui concerne les menaces de guerre, Rommel n’était pas le seul parmi les Allemands à penser, après Munich et même après Prague, que Hitler « finirait bien par l’éviter ». Cela montre bien quelles erreurs d’interprétation peut prêter une politique d’apaisement ! Même lorsque, le 23 août 1939, Rommel fut nommé major-général et affecté au Quartier Général du Führer, il était loin de penser qu’il prenait le chemin de la guerre. Un arrangement de la onzième heure l’aurait surpris beaucoup moins que le pacte avec la Russie signé le même jour. Du Quartier-Général de Hitler, Rommel eut une vue à vol d’oiseau de la campagne-éclair qui submergea la Pologne en quatre semaines, avant même que le gros des armées polonaises eût le temps de rejoindre ses bases. Le 2 septembre, Rommel se trouvait à Pruczo, le 10 à Kielce, le 13 à Lodz et le 15 à Varsovie, qui avait capitulé le 30 septembre. Un jour ou deux plus tard, il rentrait à Berlin. La campagne de Pologne le confirma dans son opinion sur le courage personnel de Hitler. « Il me causa beaucoup d’ennuis », devait-il plus tard raconter à sa femme, « car il voulait toujours se trouver parmi les troupes avancées ; et il prenait beaucoup de plaisir à être au feu. »
La division fantôme
A son retour de Pologne, Rommel avait été attaché au Quartier Général du Führer et chargé à nouveau de sa sécurité. « Mais enfin, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? » demanda un jour Hitler à Rommel. Et la réponse fut naturellement : « Le commandement d’une division blindée. » Succédant à ce poste au général Stumme, Rommel prit le commandement de la 7e division blindée à Godesberg-sur-le-Rhin, le 15 février 1940. Le 10 mai, la frontière était franchie à une cinquantaine de kilomètres au sud-est de Liège. Le 13 mai, la division recevait sa première mission importante : passer la Meuse. Installés dans des maisons mises en état de défense et dans des abris, les Belges se battaient bien. Ils possédaient des armes antichars dans des abris bétonnés et beaucoup d’artillerie en couverture. Il fallait jeter un pont sous un feu violent et Rommel entra dans l’eau jusqu’aux épaules pour aider à passer des poutres.
Le lendemain faillit voir la fin de Rommel. Il déboucha dans une carrière de sable et tomba sur un violent feu antichar. Son engin mis hors d’action, Rommel fut blessé au visage et des soldats coloniaux français avançaient déjà pour le faire prisonnier lorsque le colonel Rothenburg survint dans un char et tira Rommel d’affaire.
Le 15 mai, la 7e division vint se heurter aux prolongements de la ligne Maginot, dans la région fortifiée à l’ouest de Clairfayts. A onze heures du soir, l’attaque était lancée par clair de lune, les chars et le bataillon motocycliste de la division en tête. Le gros de la division suivait. Aux environs de minuit, elle débordait Avesnes des deux côtés, laissant la ville aux mains des soldats français qui l’occupaient.
Entre-temps, toutes les communications avec les arrières allemands avaient été interrompues ; la brigade d’infanterie n’était même pas au courant de l’ouverture d’une brèche. Néanmoins, Rommel prit la responsabilité de lancer toute la division dans une attaque vers l’ouest, avec l’idée d’atteindre la Sambre et de s’y assurer une tête de pont. Lorsque le 25e régiment blindé vint prendre position sur une éminence à l’est du Cateau, ce fut Rommel lui-même qui, dans une voiture blindée, le conduisit à son emplacement. Il suffit d’examiner une carte pour se rendre compte que Rommel avait poussé en avant un saillant étroit, long d’une cinquantaine de kilomètres et large à peine de trois, comme un doigt pointé vers le cœur de la France. Il courait aussi d’énormes risques, car il était flanqué des deux côtés par d’importantes forces françaises. Mais il avait brisé la ligne de fortifications et s’était assuré le passage vital de la Sambre. Ces opérations furent, à juste titre, considérées comme déterminantes pour le progrès ultérieur de la campagne de France ; le succès et le courage personnels de Rommel furent récompensés par la croix de chevalier. Malgré les difficultés d’approvisionnement en essence et bien que les attaques ennemies continuassent par chars sur les deux flancs, le 25e régiment de panzers poursuivit sa progression à la même allure. Le 20 mai, à cinq heures du matin, dépassant Cambrai, il traversait le canal du Nord à Marcoing et prenait position au sud d’Arras. De nouveau, le gros de la division fut laissé en arrière et, de nouveau, Rommel revint sur ses pas pour aller la chercher, emmenant seulement avec lui deux chars, sa section de commandement et une voiture blindée. A Vis-en-Artois, sur la route d’Arras à Cambrai, il vint donner dans l’ennemi ; ses deux chars furent détruits et il demeura encerclé pendant plusieurs heures.
Quelques jours à peine plus tard, la division était rappelée en ligne pour remplir une mission particulière. La fin approchait. Les Français étaient manifestement sur le point d’être mis hors de combat et les Anglais avaient déjà été rejetés hors de France. Entre le 29 mai et le 4 juin, plus de 300 000 soldats anglais s’étaient rembarqués à Dunkerque et il faut remercier Hitler d’avoir refuser de jeter sur eux les blindés allemands. Seule, restait la 51e division « Highland » écossaise qui s’apprêtait à rembarquer à Saint-Valery. Mais Saint-Valery devait être une prise de choix, car le Quartier Général du général Fortune, commandant la 51e division, y était installé, et le gros de cette unité était prêt à se rembarquer. Durant la nuit du 10 juin et au cours de la matinée du 11, Rommel s’empara des hauteurs à l’ouest, d’où il pouvait tenir le port sous le feu de son artillerie. A 15 h 30, le même jour, il attaqua, couvert par son artillerie, à la tête du 25e régiment de panzers et d’une partie du 6e régiment d’artillerie.
Le rêve africain
L’opération « Lion de Mer » (l’invasion de l’Angleterre) n’inspirait aucune confiance à l’amiral Raeder ; aussi, lançait-il, dès le 6 septembre 1940, l’idée selon laquelle la meilleure façon de battre la Grande-Bretagne était encore de la chasser de la Méditerranée.
Hitler semblait comprendre l’importance que l’Afrique du Nord représentait pour lui. Mais ni son état-major ni lui-même ne paraissent avoir envisagé la possibilité de la conquérir en entier, pas plus qu’ils n’ont aperçu les résultats lointains d’une offensive réussie sur l’Egypte.
L’histoire de la guerre allemande en Afrique du Nord est celle d’un combat incessant entre Rommel, qui voyait et prouvait la possibilité d’un succès important sur ce front, et un Haut-Commandement qui refusait de prendre au sérieux sa campagne.
Toutes ces rancœurs, cependant, étaient encore dissimulées dans l’avenir lorsque Rommel, au meilleur moment de sa courbe dans l’estime de Hitler, déjà un héros aux yeux des Allemands, et promu generalleutnant le mois précédent, fut le 15 février 1941, appelé au commandement « des troupes allemandes en Libye ».
Rommel passa exactement deux années en Afrique du Nord. La courbe de sa destinée est facile à suivre pendant cette période.
Après une chute initiale, qui dure seulement quelques jours, commence, à la fin mai, cette montée, la plus spectaculaire de toutes, qui, en un mois, le conduit au-delà de Tobrouk, au-delà de la frontière égyptienne, au-delà de Marse Matrouh, de Bagush et d’El Daba, jusqu’à El Alamein et aux portes même d’Alexandrie. C’est le sommet. Le général Auchinleck l’y retient ; là commence alors un déclin presque imperceptible mais de mauvais augure. Les victoires du général Montgomery à Alam Halfa en août, puis à El Alamein au début novembre, transforment ce mouvement en une descente rapide qui ne terminera que le 12 mai 1943, date à laquelle les survivants de l’Africa Korps déposent les armes en Tunisie. Rommel lui-même s’est envolé pour l’Allemagne deux mois auparavant, afin de persuader Hitler – mais sans y réussir – de lui permettre au moins d’évacuer ses hommes.
Encouragé ou non par le Haut-Commandement, Rommel était décidé à attaquer. Son premier objectif était naturellement Tobrouk.
Il désirait en venir à bout en octobre ou en novembre. Un soldat anglais, en traitement à l’hôpital de Jérusalem, avait dit à son infirmière, un agent allemand, qu’on s’apprêtait à lancer une grande attaque contre Rommel. Sur la foi de ce rapport, Hitler et Jodl intimèrent à Rommel de se préparer à subir le choc d’Auchinleck.
Mais Rommel était décidé à s’emparer de Tobrouk. Il saisit le téléphone et parvint à obtenir la communication avec Jodl, « J’apprends que vous désirez me voir abandonner mon attaque sur Tobrouk, s’écria-t-il, je suis complètement dégoûté. » Jodl plaida la sécurité, « Pouvez-vous garantir », devait-il dire à Rommel, « que vous ne courez aucun danger ? » « Je vous en donne personnellement l’assurance ! » s’écria Rommel. S’étant ainsi mis à couvert. Jodl donna l’autorisation.
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