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Non, les Templiers n’étaient pas les banquiers de l’Occident !
Près de sept siècles après la suppression de l’ordre du Temple, on parle toujours de la fortune et des trésors templiers. Pourtant si l’ordre pratiquait des opérations financières, il ne fut jamais un banquier comme le furent, par exemple, les Italiens à la cour de France. Ses prêts se font sans intérêts et l’essentiel des transactions porte sur des dépôts de fonds.
Les « Templiers banquiers de l’Occident » ! Quel beau poncif, répété de livre en livre, d’article en article, sans que jamais l’on ne s’interroge sur la pertinence au XIIIe siècle d’une telle formule. L’austère thèse de droit de Jules Piquet soutenue en 1939 sous le titre Les Templiers. Etude de leurs opérations financières parut la même année sous le titre : Des banquiers au Moyen Age. Les Templiers et leurs opérations financières. Et voilà, le tour était joué ! La disparition des archives centrales de l’ordre nous prive de renseignements certainement important sur le sujet. La documentation disponible a cependant permis à Louis Delisle et à Jules Piquet – le second, largement tributaire du premier – de voir l’essentiel. S’il est vrai que les Templiers ont mené d’importantes opérations financières – comme tous les autres ordres religieux d’ailleurs ! – ils n’ont jamais été à proprement parler des banquiers et la banque « Temple Compagny ltd » n’a jamais existé. Parmi les vœux que prononce le frère de la milice du Temple, il y a celui de pauvreté. Il s’agit de la pauvreté individuelle et non de la pauvreté de l’ordre, le Temple n’étant pas le précurseur des ordres mendiants. Comme tout moine, le Templier doit renoncer à tout ce qu’il possède, au profit de l’ordre ; aussi la règle ne fait-elle pas mystère des biens et des ressources de celui-ci, indispensables à l’accomplissement de sa mission : des chevaux, des armes, des armures et des équipements divers (tente, matériel), des joyaux, de l’argent.
La transparence des comptes
Tout cela provient des donations. La règle, et plus précisément la partie qui forme les Retraits, accorde au maître le pouvoir de redistribuer les chevaux et armures des frères (en cas de décès notamment), ainsi que les objets précieux et l’argent des dons, qui sont remis au trésor placé sous la responsabilité du commandeur de l’ordre. Il est dit aussi que le maître comme le commandeur peuvent, dans certaines conditions et avec l’accord de « preud-hommes » de la maison, faire des prêts pris sur les avoirs de la maison. Que l’on se rassure donc ! Le trésor du Temple existe bel et bien ! Le Temple est une corporation de recrutement nobiliaire, et les valeurs de cette classe sont les siennes : prouesse et largesse. Le Temple a prêté de l’argent au roi de France Louis VII lors de la seconde croisade, prêts faits en Orient et remboursés en Occident (1147-1148). L’ordre du Temple a donc pratiqué des opérations financières très tôt. Ne voyons là aucune perversion précoce de l’esprit templier. Ces opérations, faites par tous les ordres religieux, étaient encore plus nécessaires pour le Temple et l’Hôpital du fait de leur double implantation, en Orient, où ils combattent, et en Occident, d’où ils tirent les revenus indispensables à leur combat. Entre ces deux pôles, l’arrière et le front, les transferts d’hommes, de biens, d’armes, de montures et d’argent étaient normaux, réguliers, indispensables. Le Temple a dû créer une infrastructure financière pour ses propres besoins. Cette infrastructure a pu servir à d’autres que le Temple. L. Delisle et J. Piquet ont dressé le catalogue suivant des opérations financières menées par l’ordre : dépôts des particuliers (argent et objets précieux), séquestres, gestion de comptes courants, paiement de rentes, prêts, cautionnement, portage d’argent (transfert d’espèces monétaires d’Occident en Orient). Les quatre premières sont des opérations faites avec l’argent et les revenus de tiers, qu’on appellera des clients du Temple ; les deux suivantes se font à partir des capitaux propres du Temple ; quant au portage d’argent, le Temple le pratique pour ses fonds comme pour ceux de ses clients. Il faut bien s’entendre sur la portée de ces opérations dont voici quelques exemples. Un bourgeois de Paris, Pierre Sarrasin, a placé son argent en dépôt au Temple. En 1220, partant en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, il rédige une charte, qui n’est pas un testament mais qui en tient lieu, et dispose de l’argent déposé au Temple de la façon suivante : une somme de 600 livres sera donnée à l’abbaye de Saint-Victor, une autre somme de 100 livres à sa mère. Le reste devra être conservé au Temple pour être donné à ses enfants, ses héritiers, quand ils auront l’âge requis. Le Temple ne joue donc ici qu’un rôle d’exécuteur testamentaire et non celui de banque. Le célèbre récit de Joinville concernant la rançon de Saint Louis montre à la fois les opérations de dépôt et celle de portage d’argent. On sait l’histoire : il manque 30 000 livres qui doit être versé au sultan. Joinville suggère de demander cette somme aux Templiers qui ont un bateau chargé de huches, c’est-à-dire de coffres de leurs clients qui se sont croisés. Le commandeur du Temple (le trésorier) refuse ; cet argent n’appartient pas au Temple, mais à ceux qui le lui ont confié pour leurs besoins en Orient. Le commandeur a une clef de chaque coffre mais ne peut ouvrir un coffre qu’avec l’accord du déposant qui dispose d’une autre clef. Joinville s’emporte, le commandeur n’est pas en reste.
Ils prennent des garanties
Le maréchal du Temple intervient alors et suggère à Joinville de faire semblant de prendre les huches de force ; les Templiers ne résisteront pas et leur honneur sera sauf. Ainsi fut fait. On le voit, les dépôts des particuliers restent individualisés et eux seuls auraient pu prêter au roi. Les Templiers ne furent pas, en cette circonstance, avares ; simplement de bons gestionnaires des intérêts de leurs clients. Joinville raconte aussi une affaire l’ayant opposé personnellement au commandeur du Temple d’Acre : là, il a failli se faire voler ! Quant aux opérations de prêts, elles sont patentes et les exemples abondent tout au long de l’histoire de l’ordre. Ces prêts sont consentis en Terre sainte à des particuliers ou à des établissements religieux en Terre sainte, à des croisés et, parmi ceux-ci, à des princes où à leurs représentants ; ou en Europe, à des croisés ou pèlerins en partance pour la Terre sainte. Ces prêts sont gagés sur des terres, sur des rentes, qui reviendront au Temple si l’emprunteur ne peut rembourser ou, cas assez fréquent chez les croisés, s’il meurt au cours de son périple. Ces prêts sont rarement gratuits mais soumis à une forte amende en cas de non remboursement dans les délais. Isabelle, veuve de Geoffroi de Sargines et remariée, reste responsable des dettes de Geoffroi et du père de celui-ci – Geoffroi également – qui a joué un rôle de premier plan en Orient. Un jugement du Parlement de Paris la contraint donc à rembourser au Temple la dette de 3 000 livres contractée par Geoffroi l’aîné. Elle devait également acquitter une amende d’une valeur équivalente pour non paiement dans les délais ; mais le Parlement sursoit à l’exécution de cette clause, se réservant le droit de procéder à une évaluation. Encore plus rarement on a de véritables prêts à intérêt comme ceux qui ont été relevés en Aragon.
Tous les ordres prêtaient
A travers ces divers exemples, nous pouvons constater que le Temple mène bien des opérations financières. Ce sont d’ailleurs des opérations que pratiquent aussi les banques, donc des opérations bancaires – les dépôts – la garde des coffres et, on le verra, la gestion des comptes courants et les virements de compte à compte ; les prêts. Doit-on pour autant faire du Temple une banque ? Tous les ordres religieux ont gardé des dépôts d’argent, de joyaux de particuliers. Dit-on qu’ils sont des banques ? De même l’ordre de l’Hôpital consentait-il des prêts en Terre sainte comme en Europe, prêt également gagés sur des maisons, des rentes. Il prêtait aux princes – au duc d’Autriche par exemple en 1218. Comme le Temple, il a prêté à Roger de Sanseverino, représentant du roi Charles d’Anjou, à Acre en 1278-1279. Des sommes moindres certes que celles avancées par le Temple et l’on doit souligner la différence de nature et d’ampleur entre les opérations financières menées par l’un et l’autre ordre. Ceci dit, personne n’a jamais fait des Hospitaliers les banquiers de l’Occident ! Le Temple investissait-il l’argent de ses déposants dans des entreprises commerciales ou autres ? On l’a dit, mais il n’y en a aucune preuve. On a pu utilisé à ce propos le terme de banque passive ou de banque simple. On constate aussi que des marchands, des prêteurs, faisaient cautionner par le Temple leurs opérations financières et leurs prêts. Cette pratique doit être relevée si l’on veut porter une appréciation objective sur l’importance des prêts templiers. C’est le signe de la confiance que l’on accordait au Temple, lequel est souvent associé à l’Hôpital dans ce rôle : lorsque Louis IX autorise, en 1265, Geoffroi de Sargines à emprunter en son nom 4 000 livres tournois à des prêteurs placentins et montpelliérains, Sargines demande et obtient la caution du Temple et de l’Hôpital. Le prêt sera remboursé sur le trésor royal au Temple de Paris. Intervient alors le problème des capacités du Temple (et des autres ordres). Au moment de la deuxième croisade, Louis VII demande que l’on rembourse rapidement les Templiers qui, pour le servir, se sont eux-mêmes endettés. Ils ont dû s’adresser à des financiers italiens pour mobiliser les 10 000 besants du prêt consenti à la duchesse de Bourbon à Chypre en 1244. Le Temple ne disposait donc pas de liquidités très importantes ou toujours facilement disponibles et comme il n’y a pas d’exemples d’utilisation des fonds de tiers déposés dans ses établissements, force est de constater que nos « grands banquiers d’Occident » ne cherchaient pas à développer leur établissement au-delà de certaines limites dont apparemment ils étaient les juges. « Le gros de la fortune de l’ordre n’était pas constitué par son encaisse », écrit Jean Favier qui ajoute que leurs opérations financières n’étaient en rien comparables à celles qu’effectuaient les hommes d’affaires italiens au même moment. « C’est du grand négoce qu’est née la grande banque » et les Templiers ne firent jamais du grand négoce. Les Templiers ne sont pas des banquiers même si certaines de leurs opérations sont des opérations bancaires. Celles-ci ne sont pas négligeables et elles ont sûrement plus d’ampleur que celles, de même nature, qu’effectuent d’autres ordres religieux et en particulier l’Hôpital. Mais elles n’ont rien de comparable à celles des banques italiennes et restent liées à la Terre sainte ; prêts, transferts de fonds, transferts de vivres, d’armes. Alors pourquoi cette fixation sur les finances des Templiers, sur la richesse des Templiers, sur laquelle plus d’un, à l’époque même, s’est abusé, à commencer par le chroniqueur anglais Mathieu Paris, et même le roi Philippe le Bel ? Parce qu’on a confondu l’activité financière propre du Temple avec celle qu’il exerçait au service de l’Etat.
Banquiers ou trésoriers ?
Le roi de France serait-il un client plus important que les autres de la banque du Temple de Paris comme on le répète ? Ou bien les rois de France ont-ils utilisé les Templiers du Temple de Paris comme trésoriers de la même façon qu’il les utilise comme aumôniers ? Alors sont-ils banquiers ou trésorier du roi ? Les rois d’Occident se sont tout naturellement appuyés sur les ordres militaires quand ils sont partis en croisade. Louis VII a ainsi confié son trésor aux Templiers, en 1146, pour faciliter les préparatifs de son voyage. On pense que le trésor royal resta au Temple depuis lors, et ce jusqu’en 1295. Après une brève interruption, il y revient en 1303. Le roi dispose aussi, au Louvre, d’une autre caisse pour les dépenses de son hôtel. Le trésor du roi est donc d’abord un dépôt que le trésorier de l’ordre gère comme d’autres dépôts et sur lequel sont assignées rentes et dépenses du roi et de son gouvernement. Des virements sont faits, des états des comptes royaux sont établis régulièrement, la vérification des comptes est faite au Temple par des membres de la cour du roi, puis de la cour spécialisée qui s’en détache, la future Chambre des comptes. Le roi considère le trésorier du Temple de Paris comme son propre trésorier et lui verse des gages – et naturellement, il n’est pas question pour le trésorier du Temple de confondre le trésor du roi avec l’encaisse de son ordre. En Angleterre aussi les opérations financières concernant la Terre sainte sont passées par les Templiers, mais les rois ne leur ont jamais confié le trésor. Le pape également a eu recours aux Templiers et aux Hospitaliers dans différents services de la Curie. La gestion des finances pontificales, la collecte des revenus pontificaux pour la croisade, des décimes levées sur le clergé, et leur transfert en Terre sainte sont confiés à des Templiers et à des Hospitaliers ; pas seulement à eux d’ailleurs, puisque les Franciscains et les Dominicains furent également sollicités. Gérer le trésor du roi, les Templiers l’ont fait à la satisfaction générale des souverains. Pour expliquer la rupture en Philippe le Bel et les Templiers on a évoqué les problèmes de la gestion du trésor. On a raconté, à la suite de la Chronique dite du Templier de Tyr et de celle de Villani, que Jacques de Molay, fort en colère contre le trésorier de l’ordre qui aurait consenti un énorme prêt au roi sans son autorisation, l’aurait révoqué malgré les prières du roi. Cette histoire n’est pas crédible – le Temple ne voulant ni ne pouvant prêter de telles sommes au roi – mais elle permet de poser à nouveau le problème des capacités financières du Temple, cette fois par rapport aux besoins de crédit de la couronne et d’expliquer les raisons du retrait du trésor royal du Temple entre 1295 et 1303. Tour à tour, les historiens contemporains ont contribué à formuler une explication crédible de ce qui n’est pas une disgrâce. Philippe le Bel (1285 – 1314) a de gros besoins d’argent pour ses guerres de Guyenne et de Flandres. Les impôts rentrent mal et trop lentement. Il faudrait avoir recours au crédit, comme en Angleterre où le roi emprunte aux sociétés bancaires siennoises et florentines de très grosses sommes qu’il peut garantir par les revenus des droits de douane perçus notamment sur les exportations de laine. Le roi de France hésite à s’engager avec les compagnies italiennes et de toute façon ne peut leur fournir des assurances équivalentes. Peut-il trouver chez les Templiers le créditeur qu’il recherche ? Non car, d’une part, le Temple n’a jamais voulu s’engager envers le roi autrement que sur des prêts ponctuels, de peu d’ampleur et que, d’autre part, il n’a pas l’assiette financière suffisante. En 1295, le roi se décide, malgré ses préventions, à se tourner vers ses conseillers florentins, les deux frères Guidi dei Franzesi (les fameux Biche et Mouche) ; il obtient 800 000 livres de crédit ; il les nomme trésoriers, le trésor servant de garantie à leur crédit. Il est donc logiquement retiré du Temple pour être placé au Louvre. Cela ne dure pas et, après s’être procuré l’argent en recourant aux mutations monétaires, le roi ramène le trésor au Temple, en 1303 ; mais il installe des trésoriers royaux aux côtés du trésorier du Temple. Entre 1295 et 1303, Philippe le Bel n’a pas changé de banquier ; il a changé de gestionnaires de son trésor pour expérimenter des politiques financières nouvelles. Ni les banquiers italiens ni les gestionnaires rigoureux du Temple ne sont les hommes du roi et le roi ne veut pas dépendre pour ses finances d’organismes indépendants, étrangers ou internationaux. Le roi n’a pas confiance dans les banquiers italiens et le Temple, outre le fait qu’il ne peut rendre les services financiers que le roi attend, est un ordre international directement soumis à la papauté qui échappe, ou a les moyens d’échapper, au contrôle du roi.
Un processus de nationalisme
La monarchie française du temps de Philippe le Bel est entrée dans un processus de nationalisation des structures de gouvernement et de « nationalisme » comme le dit Jean Favier. On rejette les éléments étrangers de l’appareil gouvernemental pour s’appuyer sur des éléments nationaux, à savoir les bourgeoisies urbaines. C’est à des représentants de la bourgeoisie d’affaires des principales villes du royaume, Paris en premier lieu, que le roi a confié la gestion des biens templiers saisis et placés sous contrôle royal après l’arrestation de 1307. On ne pouvait se débarrasser des Templiers comme on le faisait des juifs et des Lombards ; on ne pouvait leur reprocher des malversations financières. Les rumeurs courant sur leur compte à partir de 1305 offrirent à la royauté française une opportunité qu’elle s’empressa de saisir. Après une éclipse, l’explication de l’affaire des Templiers revient au premier plan et on en arrive à une explication beaucoup plus sophistiquée. Entre autres causes de la destruction du Temple, il y a les raisons financières du roi, mais ce n’est pas à la banque du Temple que Philippe le Bel et ses agents s’en sont pris, mais à l’ordre religio-militaire du Temple. |