Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Totalitarismes : l'horreur programmée

 

Le terme barbare ne désigne plus une menace extérieure mais un bouc émissaire. Union soviétique, Allemagne nazie, Chine, Cambodge... la liste des dictatures sanguinaires et planificatrices est impressionnante.

Dans les années 1930, l'écrivain Erich Kätsner (1899-1974) est connu pour son best-seller, Émile et les détectives, un livre pour enfants sans portée politique. Cela n'empêche pas Goebbels de le tenir à l'oeil. Le ministre nazi de la propagande reproche à cet ancien combattant de la Grande Guerre des écrits antimilitaristes « pervertissant » la jeunesse allemande. Au même titre que celles de Marx, ses oeuvres deviennent de ce fait des victimes privilégiées des autodafés, chers aux tenants de la croix gammée. L'écrivain a l'esprit libre et le coeur bien accroché. Perdu dans la foule, il assiste à une de ces démonstrations incantatoires. Il comprend que la violence contre les écrits ne constitue qu'un prélude à l'assassinat tout court - le crime contre la pensée avant le crime contre les êtres humains.

Tout pour l'État déifié, rien pour l'individu, si ce n'est le laminage économique et intellectuel, voire le lynchage, la prison, la torture, la mort. L'histoire des régimes totalitaires montre à quel point leur existence reste inséparable de la sauvagerie la plus massive, la plus débridée. La plus irrationnelle aussi, mais en apparence seulement puisque cette barbarie-là s'est toujours voulue le produit d'une organisation « scientifique » de la vie en société.

Tout commence sous Lénine, et avec lui. Le dictateur sait que le régime soviétique ne tient que par la terreur. En conséquence, il en fait un usage extensif. Dès 1918, Lénine décide l'assassinat de la famille impériale internée à Iekaterinburg. Consigne transmise par son homme de confiance, Yaakov Sverdlov, et suivie à la lettre. Dans la nuit du 17 juillet, les responsables communistes locaux « liquident » le tsar Nicolas II, sa femme et ses enfants. Pour faire bonne mesure, ils criblent de balles toute leur suite : le Dr Botkine, médecin du tsar, les infirmières, les nurses, les femmes de chambre, les cochers, les valets de pied. Les cadavres sont jetés dans des puits...

Le 4 septembre, Lénine met les points sur les « i » dans un télégramme à Nicolas Krestinsky, le secrétaire du Comité central : « C'est nécessairement de manière secrète - et urgente - qu'il faut préparer la terreur. » En d'autres termes, l'annihilation de tout groupe organisé non bolchevik : les rivaux mencheviks d'hier ; les socialistes-révolutionnaires, influents chez les paysans ; les réformistes ; les constitutionnalistes ; les militaires ; le clergé orthodoxe. Plus tard, les anarchistes ou les socialistes-révolutionnaires de gauche, alliés d'un moment. Sans compter l'intelligentsia, savants et surtout artistes, à laquelle Lénine voue une haine maladive.

La liste des cibles s'allonge. En 1921, les marins de Kronstadt, hier bras armé de la révolution d'Octobre, osent-ils revendiquer « les soviets sans les communistes » ? Commandée par Trotsky, l'Armée rouge noie leur révolte dans des flots de sang. Soumis à des réquisitions forcées qui les réduisent à la famine, les paysans tentent-ils de préserver une partie de la récolte ? On les fusille en masse. En cette même année 1921, se révoltent-ils dans la région de Tambov, au sud-est de Moscou ? Décrétant que ces malheureux ne seraient que des « bandits », on les arrose de gaz asphyxiants.

Le marxisme-léninisme vient d'éclore. Faisant de la guerre civile une donnée permanente, cette idéologie nouvelle se présente comme scientifique avant tout. Et c'est donc « scientifiquement » que ses tenants vont déterminer les quotas à atteindre : tant d'arrestations, de fusillades, de déportations par classe sociale, par catégorie politique, par région, par république soviétique...

Dans un pays en pleine débâcle industrielle, il faut économiser les métaux. Pour tuer leurs victimes, les agents de Lénine se servent de fil de fer barbelé, plus facile à récupérer que les balles. Et dès la fin 1921, il est ordonné à la Tcheka, ancêtre du KGB, de transformer l'archipel Solovski, en mer Blanche, en enfer concentrationnaire. Le Goulag est en marche. Barbarie, dites-vous...

« Brutalisation » préfèrent certains historiens d'aujourd'hui, insistant, à juste titre, sur un processus né de la guerre civile où personne, blancs comme rouges, n'épargnait personne. Le problème, c'est qu'après la fin officielle du « communisme de guerre », les crimes de masse continuent de plus belle...

En Italie, Mussolini, ex-leader de l'aile gauchiste du Parti socialiste converti au militarisme, prend le pouvoir avec ses Chemises noires. Mais s'il proclame avec orgueil le nouveau régime comme « totalitaire », la répression, aussi odieuse soit-elle, ne frappe qu'un nombre comparativement mesuré d'opposants. C'est dans la guerre coloniale d'Éthiopie, avec l'usage systématique de gaz asphyxiants, dans les combats contre les résistants des Balkans ou encore, en 1944-1945, avec l'éphémère République de SalÒ, que le fascisme, déjà criminel, prendra sa dimension proprement barbare.

Notons, en sens inverse, que le franquisme va s'avérer beaucoup plus meurtrier. « Espagne ensanglantée, on fusille ici comme on déboise [...] », titre Antoine de Saint-Exupéry en août 1936. Les exécutions à la chaîne ne sont pas l'apanage des seuls nationalistes, puisque les républicains aussi s'y livrent avec ardeur. Côté franquiste, elles revêtent toutefois un caractère planifié. Conquièrent-ils une ville ? Les hommes du Caudillo fondent sur les maisons des syndicats pour y saisir les listes d'adhérents, victimes désignées des exécutions sommaires en série. Ajoutez à cela, la guerre civile gagnée, la froide cruauté des condamnations à mort à retardement. En 1963, un quart de siècle après la fin des hostilités, Julián Grimau, dirigeant du Parti communiste, était passé par les armes. Un acharnement qu'on ne peut comparer, dans cette même famille des régimes ultra-conservateurs, qu'avec celui des généraux indonésiens. Ceux-là continueront pendant plus de deux décennies à fusiller des chefs communistes capturés lors du coup de force de 1965 - l'année aux 300 000 morts.

La fin de la décennie 1920 voit le triomphe définitif de Staline en URSS. Elle va aussi connaître l'ascension fulgurante du nazisme. En janvier 1933, Hitler accède à la chancellerie. Pour stabiliser son régime, il charge bientôt sa garde personnelle, les SS, de décapiter les milices SA, incontrôlables. La Nuit des longs couteaux du 30 juin 1934 fera entre 77 morts (évaluation de Hitler lui-même) et un bon millier (procès de Munich en 1957).

Pareille radicalité dans la liquidation des gêneurs impressionne Staline. Le numéro un soviétique parle d'expérience. Au début des années 1930, n'a-t-il pas déporté vers les régions les plus désolées de l'URSS plus de deux millions de « koulaks » - des paysans catalogués « riches » dont on voulait se débarrasser ? En réduisant le nationalisme ukrainien par une famine « scientifiquement » organisée, n'a-t-il pas fortifié l'État soviétique au prix de quatre millions de morts ? Par le biais d'une campagne contre les éléments « socialement nuisibles » enfin, n'est-il pas en train de quadriller de manière archi-policière toutes les villes du pays ?

Ce que médite le dictateur rouge tandis que son homologue brun bâtit les premiers camps de concentration et décrète les mesures antisémites qui vont déboucher, en novembre 1938, sur la Nuit de cristal (la déportation de 30 000 juifs et l'assassinat de plusieurs centaines d'entre eux), c'est la Grande Terreur. Une purge plus étendue que les précédentes encore...

Du coup, les années 1937-1938 vont connaître les trois quarts des exécutions capitales des ères léninistes et staliniennes cumulées. Des chiffres effrayants : un million et demi d'arrestations, près de 700 000 assassinats, les plus chanceux se voyant déporter dans les camps. Le tout en vertu de quotas déterminés à Moscou et appliqués par des exécutants locaux d'autant plus zélés qu'eux-mêmes risquent leur peau en cas de « rendement » trop faible. Résultat : des arrestations au hasard pour combler les déficits chaque fois que les objectifs fixés ne sont pas atteints.

Hitler, bien sûr, n'est pas en reste puisque le nazisme aussi arbore des prétentions « scientifiques ». Mais chez lui, la lutte des races se substitue à celle des classes. D'où un système pointilleux de classification qui va des « aryens » supérieurs aux « dégénérés » en passant par les peuples « abâtardis » ; des « demi-juifs » aux « quarts de juifs ». Car l'ennemi « racial » numéro un, c'est l'israélite que les Einsatzgruppen , les Groupes mobiles SS, concentrent dès 1939-1940 dans des ghettos ou dans des camps en Pologne occupée avant de commencer, l'année suivante, son extermination dans les territoires conquis sur l'URSS. Les 29 et 30 septembre 1941, 34 000 juifs d'Ukraine sont exécutés à la mitrailleuse à Babi Yar. Mais les SS et leur chef, Heinrich Himmler, ont paraît-il les nerfs fragiles ! Supportant mal les crimes de masse à main armée, ils vont expérimenter des procédés moins sanglants et plus efficaces. Le gaz par exemple. On le capte d'abord à partir des pots d'échappement de camions. L'ouverture en décembre 1941 du camp de Chelmno, en Pologne, marque une nouvelle étape, celle des chambres à gaz. La conférence du 20 janvier 1942 à Wannsee, débouche, elle, sur la Solution finale. La machine à exterminer est en route... Parallèlement, le nazisme a développé sa forme spécifique de barbarie dans le domaine médical. Les « expériences » des médecins hitlériens sur les détenus des camps de la mort apparaissent à cet égard comme le prolongement de l'euthanasie des handicapés physiques et des malades mentaux, initiée avant guerre.

Quant aux déportations massives de non-juifs dans les années 1939-1945, même si elles ne débouchent pas forcément sur la mort des victimes, réduites à l'état d'esclaves dans les camps, elles visent à annihiler tout esprit de résistance dans les pays occupés. Rien, et surtout pas la volonté des peuples de survivre, ne saurait s'opposer au triomphe de la « race des seigneurs ». L'oeuvre de mort va se poursuivre jusqu'aux derniers jours du « Reich millénaire ».

Mais si l'humanité croit qu'en se débarrassant de l'engeance nazie, elle a fait litière de toute forme de barbarie, elle se trompe. En URSS et dans les pays de l'Est, le système concentrationnaire communiste se perfectionne au contraire chaque jour. Et trouve même un nouveau champ d'application en Asie.

Dans la République de Yan'an, créée dans les années 1930 à l'issue de la Longue Marche, Mao Zedong a déjà expérimenté la terreur de masse : autocritiques publiques, tortures, lynchages et fusillades. Des crimes qui portent, dès 1942, le nom anodin de « campagne de rectification du style ». À partir de 1949, la prise de pouvoir par les communistes va s'accompagner d'un bain de sang - 800 000 personnes de l'aveu du numéro un chinois - et de la création du goulag maoïste, le Laogaï.

En URSS, Staline mort, l'un de ses principaux affidés d'hier s'empare des commandes. Nikita Khrouchtchev va ramener la répression à des normes « raisonnables ». Mais en Chine, elle conserve son caractère inhumain. Entre 1959 et 1961, l'utopie meurtrière du Grand Bond en avant conduit le pays à une famine sans précédent - 30 à 40 millions de morts. Et, dans certaines régions, au retour du cannibalisme ! Écarté à la suite de cette tragédie, Mao ne songe qu'à reconquérir son pouvoir. En 1965, il lance la Révolution culturelle, processus anarchique de luttes de factions, de purges, de troubles, d'affrontements armés, de massacres qui vont causer la disparition de 2 à 3 millions supplémentaires de Chinois. Et là encore, des cas de cannibalisme dans les campagnes.

Les crimes au fusil, à l'arme blanche, les bastonnades, strangulations, noyades, mutilations, enterrements vivants, décapitations, n'épargnent ni les enfants, dont on se débarrasse en leur écrasant la tête sur le sol, ni les vieillards, considérés comme des bouches inutiles. Autre cible privilégiée, les femmes. Un viol collectif se dit « manger à la grande marmite ». Les auteurs des massacres sont soit les gardes rouges, jeunes fanatiques pro-Mao, soit les « adversaires de la dictature des masses » qui, complication supplémentaire, se réclament eux aussi de la « pensée Mao Zedong ». Quant à l'armée, elle tue ses compatriotes de manière toute militaire. Troubles et combats n'épargnent ni les villes ni les campagnes. Et comme au temps de la « dékoulakisation » stalinienne, ceux qu'on veut assassiner et leurs familles deviennent, pour l'occasion, de « riches propriétaires terriens ».

Le maoïsme, qui fascine alors tant d'intellectuels occidentaux, donne au marxisme-léninisme une coloration particulière. Bien au-delà des seules sphères communistes, l'abdication de l'individu face au système s'étend, cette fois, à toute la société. Nul n'échappe à l'autocritique publique, et celle-ci peut déboucher sur la mort. Seule exception à la règle : les très hauts dignitaires. Dénoncés, insultés, torturés, on les garde en réserve à l'image de Deng Xiaoping ou on les assassine mais discrètement, comme Liu Shaoqi...

Après 1975 et leur irruption à Phnom-Penh, les Khmers rouges vont pousser jusqu'à ses limites les plus extrêmes le mécanisme de déshumanisation inauguré en Chine. Selon les évaluations sérieuses, un Cambodgien sur sept au moins, et plus probablement un sur cinq a péri dans les « champs de la mort » de Pol Pot et de ses amis. Et on ne parle pas des déportations, des tortures, du travail forcé, des famines. La vie humaine n'a aucun prix, seul compte l'intérêt du parti-dieu, « l'Angkar ».

Laissant leur pays en ruines, ces criminels disparaissent - souvent dans leur lit, à l'image de Pol Pot. Reste la Corée du Nord. Fondée par le père, Kim Il-Sung, le « Soleil de Corée », au prix d'un million et demi de morts, la dictature perdure sous son fils, Kim Jong-Il, « l'Étoile guide du djoudté ». Un système archi-totalitaire où les spectacles de masse des fêtes officielles constituent la seule occasion de « détente ». La population vit sous pression continuelle, les famines tuent sans qu'on puisse en chiffrer le coût humain.

Le totalitarisme, qui a tué des millions et des millions d'hommes, de femmes et d'enfants, n'en finit toujours pas de mourir...