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Les Chroniques de l’Histoire |
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L’Histoire pour Tous |
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Qu'est devenu le trésor cathare ?
Au temps des persécutions, de vraies réserves monétaires ont bien existé, gages de survie des communautés face à l'Inquisition. De là à parler de Saint Graal…
L'apparition de l'hérésie, à partir de l'an mil, se situe dans le bouillonnement spirituel, le mirage d'un retour aux idéaux évangéliques et la recherche de la vie apostolique, alors que s'affirme une reprise en mains de la papauté sur le monde chrétien. Contre l'esprit de croisade, contre l'ambition théocratique de la papauté grégorienne, les hérétiques ne représentent peut-être que la frange la plus exigeante de la conscience chrétienne de leur temps. De fait, le socle commun de la revendication hérétique européenne des XIe et XIIe siècles est cimenté d'évangélisme et de pauvreté, dans l'imitation des apôtres du Christ. C'est l'idéal commun qui anime, dans l'orbite de la papauté, l'émergence des ermites réformateurs, la fondation de Cîteaux, l'inspiration de Robert d'Arbrissel - et pousse à la dissidence tous les francs-tireurs de l'Evangile, parmi lesquels Pierre de Bruys, le moine Henri, ainsi que Vaudès et ses Pauvres de Lyon qui, avec cinquante ans d'avance, préfigure si bien le Poverello d'Assise. Et, bien entendu, les cathares. Les premières communautés dissidentes cathares, stricto sensu , se cristallisent en Rhénanie avant le milieu du XIIe siècle. Ce sont ces Pauvres du Christ, que les autorités religieuses de Liège et de Cologne traitent d'« apôtres de Satan », puis de « cathares », vocable péjoratif qui mêle l'étymologie de ketzer ou catier, sorcier adorateur du chat, à celle des catharistes, secte antique de manichéens fous de pureté. Parmi les dissidences pauvres, ces apôtres, ou cathares, sont les seuls à se poser en contre-Eglise, avec des hiérarchies épiscopales propres. Dans ce courant du XIIe siècle, leurs communautés se font jour, dans la comptabilité sinistre des procès et des bûchers, en Champagne, Bourgogne, Flandre - mais aussi en Italie. Dès 1145, à l'occasion d'une tournée de Bernard de Clairvaux, dans le Midi actuel, elles apparaissent bien implantées dans les bourgades de la périphérie de Toulouse et d'Albi. Dans la seconde moitié du XIIe siècle, quatre Eglises ou évêchés cathares sont structurés en Occitanie : les Eglises d'Albigeois, de Toulousain, d'Agenais et de Carcassès. Dans le même temps, un évêque est en charge d'une Eglise dite de France et un autre d'une Eglise de Lombardie. L'évêché de France se maintiendra jusqu'à la fin du XIIIe siècle ; l'évêché lombard éclatera en cinq Eglises italiennes, parfois rivales ; un cinquième évêché, celui de Razès, s'ajoutera vers 1225 aux quatre Eglises occitanes. Dès cette seconde moitié du XIIe siècle, alors que l'hérésie est un peu partout en Europe réprimée, voire éradiquée - et continue d'exister sous forme clandestine - elle est publiquement tolérée sur le territoire de trois grandes principautés méridionales : les comtés de Toulouse et de Foix ainsi que les vicomtés Trencavel de Carcassonne, Albi et Béziers. Les quatre évêchés cathares y essaiment paisiblement leurs maisons religieuses à l'abri des bourgades fortifiées dont les seigneurs et coseigneurs, dames en tête, promeuvent ouvertement cet ordre chrétien qui refuse dîmes et révérence à Rome, mais est réputé détenir « le plus grand pouvoir de sauver les âmes ». Le catharisme se présente d'abord comme une pratique religieuse, une volonté de conformité au modèle de vie des apôtres, un idéal de retour aux sources de l'Eglise primitive. S'y greffe la revendication de constituer la vraie Eglise du Christ, par rapport à l'infidèle Eglise romaine. Cette identité ne cherche d'autre justification que le recours à l'Ecriture sainte, en l'occurrence le Nouveau Testament. La marque de la vraie Eglise chrétienne, à ce qu'affirment les livres cathares (trois rituels et deux traités connus à ce jour), c'est une fidélité absolue aux préceptes de l'Evangile, c'est-à-dire totale objection de conscience. Pour les Bons Hommes, l'Eglise romaine, « qui possède » (biens et richesses de ce monde) et « qui écorche » (emploie la violence), démontre par là qu'elle n'est plus du Christ. Quant à l'Eglise cathare, Eglise des Bons Chrétiens, vraie « Eglise de Dieu » opposée à l'« Eglise de ce monde », elle s'affiche organisée sur le mode de l'Eglise primitive. Ses évêques sont détenteurs du pouvoir d'ordonner les « chrétiens » et « chrétiennes », ou « Bons Hommes » et « Bonnes Femmes », communautés religieuses au caractère à la fois régulier et séculier. Cette Eglise a reçu du Christ le pouvoir de lier et délier ; elle remet les péchés par le sacrement du baptême spirituel par imposition des mains, hérité de la Pentecôte : le consolament. Le catharisme se présente enfin comme un travail de recherche sur les Ecritures chrétiennes. Opposant Dieu et ce monde, selon les termes de l'évangéliste Jean, il refuse toute responsabilité à Dieu le Père sur ce bas monde - dont Satan est le prince et Rome l'Eglise - et fonde sur le dualisme latent du Nouveau Testament une Eglise chrétienne du « Royaume de Dieu qui n'est pas de ce monde », et qui triomphera. Les âmes humaines, anges de Dieu déchues, dérobées par le malin, et enfermées dans la servitude des corps, sont donc « toutes bonnes et égales entre elles, et toutes seront sauvées ». On comprend combien cette Eglise chrétienne, niant l'enfer éternel, sape les prétentions du pape à régenter ce monde au nom de Dieu - puisque Dieu n'a rien à vouloir en ce monde. Condamnant l'esprit de croisade, au nom de la non-violence évangélique, et toute hiérarchisation de la société humaine sur le modèle de la Jérusalem céleste, elle raille les « superstitions » de l'Eglise catholique, son culte des saints et des miracles, ses ornements précieux, chasubles d'or et reliquaires étincelants de pierreries. Là où une tolérance des pouvoirs publics la laisse tenir en paix ses maisons religieuses au sein des bourgades, son succès est assuré, soutenu par l'apostolat de ses Bons Hommes et de ses Bonnes Femmes qui prêchent par l'exemple (labeur, abstinences et pauvreté) autant que par l'Evangile. Anticipant sur la pratique du couvent à la ville qui fera le succès des ordres mendiants (dominicains et franciscains), l'ordre des Bons Chrétiens ouvre ses couvents au village. L'ordre cathare est-il pour autant un ordre mendiant dissident ? Pauvres individuellement, mais laborieux, ses religieux s'inscrivent par leur travail dans les circuits économiques de leur société ; ils doivent acheter les matières premières - fer à forger, laine à filer, à tisser, peaux et parchemins destinés à la production des bibles et recueils théologiques. Pour le fonctionnement de leur Eglise, croyants et fidèles multiplient les dons, les legs, les aumônes. En retour, les maisons religieuses ouvrent leur table aux démunis. En temps de répression, des fonds seront nécessaires pour assurer la vie clandestine des religieux traqués. A côté des diacres, qui coordonnent l'administration des communautés, les Eglises cathares ont ainsi des trésoriers, en général de simples laïcs, qui assurent cette gestion matérielle de leur vie consacrée. Leur économie est liée à l'échange et non à la propriété foncière, comme dans le cas des grands monastères catholiques, et bénéficie des techniques bancaires récentes des changeurs toulousains et cahorsins. Son caractère de proximité sociale et affective scellera la longue résistance du catharisme occitan, sur plus d'un siècle de répression systématisée. Les temps sont en effet à la guerre sainte. La croisade contre les albigeois (ou cathares), que le pape lance à partir de 1208 contre le Midi hérétique, est à inscrire comme le point culminant de l'idéologie de croisade élaborée depuis plus d'un siècle, notamment par l'ordre de Cîteaux. La papauté définit ainsi comme forces du mal, à combattre et éliminer, tous ceux qui se montrent insoumis à l'ordre voulu par Dieu en ce monde, par la voix de son représentant Innocent III : Infidèles (musulmans) en Terre Sainte et en Espagne ; schismatiques (orthodoxes) à Byzance ; hérétiques (cathares) en Languedoc. En juin 1209, dirigée par l'abbé de Cîteaux Arnaut Amaury, l'armée de croisade descend la vallée du Rhône. Dès juillet, à Béziers, ce « chef spirituel » ordonne un massacre exemplaire destiné à propager l'effroi dans tout le pays : « La vengeance divine a fait merveille, écrit-il au pape, on les a tous tués. » En août, après trois semaines de siège, les croisés entrent dans Carcassonne en chantant le Te Deum , alors que le jeune vicomte Trencavel, qui s'était livré en otage pour négocier une paix honorable, est jeté en prison, où il meurt deux mois plus tard. Arnaut Amaury choisit alors parmi les seigneurs croisés un nouveau vicomte de Carcassonne, capable de fédérer militairement les forces de la croisade : ce sera Simon de Montfort, un croisé dans l'âme, dévot de la Vierge et de Cîteaux. En deux ans, la guerre des châteaux, à la lueur de grands bûchers d'hérétiques, soumet à Montfort les seigneuries vassales des Trencavel - Minerve, Termes, Fanjeaux, Montréal ; dans la Montagne noire, Hautpoul, Cabaret. Puis l'Albigeois et le Toulousain. Si la croisade des barons, dirigée par Montfort, se solde finalement par un échec - en 1224, comtes et barons occitans ont reconquis leurs terres -, la croisade royale de Louis VIII de France change complètement la donne. Au traité de Paris de 1229, Raimond VII de Toulouse se soumet au jeune Louis IX, le futur saint Louis. Seuls le castrum de Montségur et sa chevalerie de faydits constituent encore, autour de Raimond de Péreille et de Pèire Roger de Mirepoix, un ultime noyau de la résistance occitane à la conquête royale et catholique. En vingt ans (1209-1229), voulue et lancée par le pape, la croisade contre les albigeois a été finalement gagnée par le roi. Mais le rattachement du Languedoc à la couronne de France, aboutissement de la guerre royale de conquête, était aussi la condition préalable nécessaire à l'élimination de l'hérésie que préconisait le pape, et dont l'Inquisition dominicaine va désormais se charger. A Carcassonne, à Toulouse, le pouvoir a désormais changé de mains. Sur le pays conquis et pacifié, il ne reste plus qu'à éradiquer l'hérésie, désormais clandestine, par tribunal de police religieuse. La chute de Montségur et le grand bûcher du 16 mars 1244 marquent la fin des espoirs politiques et militaires du comte de Toulouse et celle de toute Eglise cathare structurée en Languedoc. Mais il va encore en coûter à l'Inquisition l'effort de cent ans de traque organisée, de terreur systématisée et de délation bureaucratique, pour éliminer le catharisme du secret des coeurs et du dédale des villages occitans. Au début du XIVe siècle, des Pyrénées au Bas-Quercy, un catharisme nullement dégénéré ni abâtardi était encore prêché dans la ferveur et les périls par les Bons Hommes clandestins. Et cette ultime voix hérétique, avant d'être consumée, s'élevait comme elle l'avait toujours fait contre l'ordre inique de ce monde, contre la volonté de pouvoir, de violence et de richesse qui avait détourné l'Eglise romaine de sa vocation chrétienne. Ainsi, le cathare toulousain Pèire Maurel, peu avant d'être brûlé, proclamait-il encore, comme à destination des temps à venir, cette intemporelle sagesse : « L'or du monde est la rouille de l'âme. »
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