Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Un aveugle guillotiné

 

Au début du XIXe siècle, le Pont-Neuf était encore l’endroit le plus animé, le plus pittoresque de Paris, ce Paris qui, comme disait Greuze, sera toujours « le lieu du monde où l’on flâne le plus et où l’on perd le moins son temps en n’y faisant rien ».

 

Les petites boutiques, supprimées en 1756, mais réapparues vingt ans plus tard, contribuaient à cette animation. On y trouvait, sous le nom curieux de « quincaillerie », ces colifichets qui, de tous temps, firent tourner la tête des filles ; on y trouvait des fleurs, des oiseaux des îles, des curiosités de toutes sortes, des livres rares et aussi, parfois, des imprimés plus ou moins clandestins et plus ou moins interdits. Non loin de là œuvraient un graveur sur métaux, un arracheur de dents et même un fabricant de jambes de bois pour « invalides présents et futurs ».

 

Autour de l’emplacement où s’élevait jadis la statue équestre du bon Roi Henri, abattue le 10 août 1792 par décret de la Convention et qui ne devait y reparaître qu’en 1818, s’affairaient des marchands à la sauvette, des bateleurs, des montreurs d’animaux ou des acrobates, s’ingéniant, par leurs cris, leurs chants ou leurs démonstrations, à retenir l’attention des passants.

 

En ces temps encore troublés, le fait de connaître son avenir était l’une des principales préoccupations de chacun. Aussi, les tireurs de bonne aventure étaient-ils nombreux sur le Pont-Neuf. Ils se doublaient souvent de vendeurs de billets de la Loterie.

 

Supprimée, elle aussi, par la Convention lorsqu’elle portait le nom de « Loterie Royale », rétablie par le Directoire sous celui de « Loterie Nationale », elle jouissait, depuis qu’elle était devenue « Impériale » de la grande faveur des bonnes gens.

 

Parmi les vendeurs de billets autour desquels on se pressait, les plus populaires étaient, sans contexte, le cul-de-jatte Martin et l’aveugle Bellanger.

 

Chaque jour on voyait celui-ci arriver sur le pont, guidé par une jeune femme assez jolie qu’il appelait Fanchette, poussant ou tirant une charrette sur laquelle était installée une grande roue ornée de dessins mystérieux et de chiffres, grâce à laquelle chacun, en la faisant tourner, pouvait mesurer sa chance et la tenter en choisissant un billet parmi ceux que vendait l’aveugle. Les Parisiens avaient surnommé ce Bellanger : « l’Aveugle du Bonheur ».

 

Les Quinze-Vingts

 

Après une journée généralement fructueuse, toujours guidé et aidé par Fanchette, il prenait la direction de la place de la Bastille, puis la rue de Charenton. On le voyait alors pénétrer, avec son pittoresque équipage, dans l’ancienne caserne des Mousquetaires Noirs devenue, depuis 1780, l’Hospice des Quinze-Vingts.

 

Cette institution fut créée par Saint-Louis, à son retour des Croisades, non point pour accueillir trois cents Chevaliers aveugles, comme certains historiens l’ont prétendu, mai pour mettre trois cents (quinze fois vingt) pauvres aveugles de Paris à l’abri de la cupidité des seigneurs de la Cour des Miracles qui exploitaient sans vergogne mais non point sans profits, leur infirmité.

 

Le statut de l’Hospice était resté le même depuis sa fondation. Chaque pensionnaire aveugle était titulaire d’un logement plus ou moins grand suivant qu’il était marié ou célibataire et jouissait de la liberté la plus complète pour organiser, comme il l’entendait, sa vie et ses occupations.

 

En 1805, la Direction de l’Hospice était assurée par un « Agent Général » placé sous les ordres directs du Ministre de l’Intérieur.

 

Une machine infernale

 

Or, le mardi 16 février de cette année-là, l’Agent Général des Quinze-Vingts, Paul Seignette, était plongé dans l’inquiétude la plus profonde et dans plus grande perplexité.

 

Une de ses pensionnaires aveugles, Mme Séraphin Perrette, veuve Pinson, était venue le voir accompagnée de son neveu et lui avait fait une terrible révélation. Elle avait raconté en effet que la veille, c’est-à-dire le lundi 15, son voisin, l’aveugle François-Philippe Bellanger, lui avait rendu visite. Il y avait chez elle une jeune femme prénommée Fanchette qui était depuis longtemps au service du dit Bellanger et qui s’était récemment fiancée à son neveu. Ce jour-là, Bellanger avait apporté une bûche qu’il avait placé sur d’autres morceaux de bois, tout près du poêle. Après quelques instants de conversation, il pria Fanchette d’aller acheter un peu d’eau de vie et lui remit l’argent nécessaire. La jeune femme revint quelques minutes plus tard avec l’alcool que Bellanger versa lui-même avec précaution dans trois verres. Chacun ayant vidé le sien, le visiteur se retira chez lui où sa femme l’attendait.

 

Peu après, arriva le neveu de Mme Pinson, le fiancé de Fanchette. Voulant ranimer le feu du poêle pour préparer le repas de sa tante, il s’empara de la bûche que Bellanger avait laissée. Mais comme celle-ci était trop grande, il se mit en devoir de la scier en trois morceaux. Il vit bien que cette bûche était creuse, mais ce fait, tout d’abord, ne retint point son attention. Peu après, Fanchette, voulant faire de la place dans le poêle, prit un peu de braise à l’aide d’une pelle. Un charbon incandescent tomba sur le plancher. Ce fut alors qu’une explosion se produisit et que Fanchette fut légèrement brûlée au bras. Le jeune Pinson examina le plancher. Aucun doute n’était possible ! De la poudre avait été répandue et aussi des morceaux de ferraille. C’était une machine infernale que « L’Aveugle du Bonheur » avait apportée chez ses voisins.

 

M. Paul Seignette ayant écouté ce récit resta un moment silencieux, puis prit une détermination.

 

- Ne parlez de cela à personne avant que je vous y autorise et laissez moi faire.

 

Ses visiteurs étant repartis, l’Agent Général examina les pièces à conviction qu’ils avaient laissées sur son bureau. Oui ! C’était bien là les morceaux d’une machine infernale. Alors deux questions lui vinrent à l’esprit : Pour qui, pourquoi ?

 

Un attentat contre le pape ?

 

Quelle était donc la victime que Bellanger voulait atteindre ? Sa voisine et son neveu ? Fanchette ? On ne voyait guère pourquoi, a priori. Le Pape ? Mais oui, le Pape, pourquoi pas le Pape Pie VII dont la visite officielle était précisément annoncé pour le sur-lendemain.

 

A cette pensée, l’Agent Général sentit une sueur froide lui parcourir l’échine, car il songea soudain à certaines rumeurs qui circulaient dans Paris depuis quelques temps et suivant lesquelles des Jacobins endurcis, n’admettant pas la présence du Saint-Père dans la Capitale, auraient résolu de lui faire un mauvais parti. N’avaient-ils point choisi « l’Aveugle du Bonheur » comme agent d’exécution ?

 

Que faire ? Prévenir la police et faire arrêter Bellanger le soir même dès son retour au Pont-Neuf ? Un scandale serait aussitôt déclenché. Le mieux était donc de ne rien dire à personne et de faire surveiller discrètement mais étroitement le coupable jusqu’après la visite de Sa Sainteté.

 

Une enquête révélatrice

 

Le lendemain,  tandis que s’achevaient les préparatifs de la réception, M. Paul Seignette se mua en détective privé.

Ayant appris qu’un menuisier nommé Mauffroy, établi dans le quartier, travaillait souvent pour Bellanger, il alla lui montrer les morceaux de la bûche. L’artisan lui confirma que Bellanger lui avait demandé, quelques trois semaines auparavant, de creuser le cylindre de bois « qu’il désirait adapter à sa charrette ».

 

L’Agent Général se rendit ensuite chez un artificier nommé Roche, installé Porte Saint-Antoine, lui montra également les morceaux de la bûche et lui demanda s’il pouvait, à son avis, s’agir d’une pièce d’artifice. Le spécialiste lui répondit que cet objet ne pouvait avoir été préparé « qu’à mauvaise intention ».

 

La préméditation était donc bien établie, ce qui incita M. Seignette à redoubler de précaution.

 

Un grand événement historique

 

Le 18 février, donc, un cortège imposant s’arrêta devant l’Hospice. Il était composé d’un grand nombre de calèches escortées par un escadron de la Garde Impériale et desquelles descendirent bientôt le Saint-Père, sept cardinaux dont l’Archevêque de Paris, plusieurs évêques, de nombreux étrangers de marque, puis de hauts fonctionnaires et dignitaires de l’Empire, lesquels se joignirent au Délégué Général pour accueillir l’illustre visiteur.

 

Les bourgeois du quartier s’étonnèrent de l’importance du service d’ordre à pied et à cheval qui, pendant toute la cérémonie devait se tenir aux aguets à l’entour des Quinze-Vingts.

Après les salutations d’usage, Pie VII dut écouter quatre discours auxquels, vraisemblablement, il ne comprit pas grand-chose et auxquels, comme pour se venger, il répondit en latin.

 

Une jeune femme aveugle s’avança alors et récita un compliment en vers de sa composition. Le Saint-Père applaudit en toute confiance et la visite commença.

Il manifesta un grand intérêt à la démonstration qui lui fut faite de la lecture des manuscrits tracés en relief et surtout de la carte géographique de l’Europe, également en relief, qu’un pensionnaire aveugle de l’Hospice décrivit en détail tout en la parcourant du bout des doigts.

 

On se rendit ensuite à la Chapelle où le Saint-Père bénit toute l’assistance. Puis il quitta la vieille demeure des aveugles, non sans avoir exprimé la satisfaction qu’il avait éprouvé. Lorsqu’il franchit la porte pour regagner son landau, notre Agent Général poussa un profond soupir de soulagement.

 

Pourtant, ses soucis n’étaient point totalement apaisés. Il lui fallait s’occuper de son pensionnaire criminel. Il fit extraire Bellanger de la chambre où il avait été placé en surveillance et l’interrogea. L’aveugle commença d’abord par nier avoir fait un trou dans une bûche, mais, comme on lui opposait le témoignage du menuisier auquel il s’était adressé, il reconnut en effet qu’il lui avait confié ce travail mais que, non satisfait, il s’était débarrassé du morceau de bois en question.

 

Une instruction rapide

 

L’Agent Général conclut de ce demi-aveu qu’il fallait prendre une décision. Il provoqua donc une séance extraordinaire du Conseil d’Administration de l’Hospice qui se réunit le 14 Ventôse, c’est-à-dire le 23 février. Mis au courant de l’affaire, le Conseil estima que « les faits imputés à Bellanger étaient de ceux dont la poursuite appartient à l’autorité publique » et décida qu’il y avait lieu de le remettre entre les mains du Commissaire de Police de la Division des Quinze-Vingts, ce qui fut fait.

 

Dès lors, l’affaire ne traîna plus. Le Magistrat instructeur auquel elle fut confiée s’efforça d’abord de déterminer la nature exacte de cet « attentat manqué » et de savoir notamment si Bellanger pouvait être mêlé, de près ou de loin, à un complot politique. Il dut vite abandonner cette hypothèse. Il s’agissait bien d’une vengeance envers Fanchette, envers son fiancé et envers la tante de ce dernier, mais pourquoi ? Le juge voulut donc savoir s’il y avait entre l’aveugle et la jeune femme des liens particulièrement intimes. Aucun des témoignages sollicités à ce sujet ne permirent de conclure par l’affirmative.

 

Il ne restait donc plus qu’à trouver, au geste meurtrier de Bellanger, une explication logique. Le magistrat conclut qu’ayant appris par Fanchette sa décision de se marier avec le jeune Pinson, l’aveugle réalisa que, désormais, seul, il ne pourrait plus connaître les indications données par sa « roue d’honneur » et les commenter à ses clients, il ne pourrait plus trier ses billets de loterie, vérifier les gagnants et, enfin, compter sa monnaie. C’est ainsi que, complètement abandonné, il avait résolu de se venger.

 

L’affaire fit grand bruit dans Paris où « l’Aveugle du Bonheur » jouissait, nous l’avons dit, d’une popularité certaine. On la commenta tout particulièrement sur le Pont-Neuf où les langues allèrent bon train.

 

Les avis étaient partagés. Suivant les uns, l’Empereur ne pouvait rester insensible au drame de cet aveugle. De plus, son geste criminel n’avait eu, pour personne, de conséquences fâcheuses.

 

D’autres estimaient que la tentative devait être punie comme si le crime avait eu les résultats recherchés, sinon le nombre des machines infernales augmenterait du jour au lendemain.

 

C’était notamment l’avis de la presse de l’époque, soit qu’elle traduisit la conviction des rédacteurs, soit que ceux-ci fussent inspirés par les autorités.

 

Le procès qui s’ouvrit le 11 mai devant la Cour Criminelle de Paris dura plusieurs jours. On entendit certains témoins qui affirmèrent que l’accusé avait, à plusieurs reprises, manifesté sa haine envers Fanchette comme envers le jeune Pinson et envers sa voisine, la tante de ce dernier, qui avait donné son consentement à leur mariage.

 

Le menuisier Maufroy vint confirmer qu’il avait creusé un « cylindre de bois » à la demande de Bellanger. Un autre aveugle des Quinze-Vingts, un nommé Roy, et la femme Agnès Lajoie, qui faisait son ménage, déclarèrent que Bellanger était bien venu leur demander une bûche « bien régulière et sans nœud », bûche dont la femme Lajoie reconnut les morceaux dans les pièces à conviction qui lui furent montrées.

 

Devant la cour criminelle

 

Pinson vint confirmer comment l’accusé avait apporté la bûche chez sa tante, comment il l’y avait laissée et comment lui, Pinson, l’ayant sciée, s’aperçut qu’elle contenait de la poudre et de la ferraille. Enfin, l’artificier Roche vint répéter ce qu’il avait dit à l’Agent Général des Quinze-Vingts à savoir que la machine conçue par Bellanger « aurait pu causer un terrible ravage dans le voisinage ».

 

Interrogé par le Président, Bellanger tenta de nier, mais cela ne convainquit personne, si l’on en croit les comptes rendus d’audience parus dans les journaux du lendemain.

 

M. de la Fleuterie, substitut du Procureur Général, prononça le réquisitoire dans un style bien d’époque.

 

« Je consulte les annales des procès criminels, dit-il, et je constate que ce dépôt, si humiliant pour l’espèce humaine, est honorable pour la classe des hommes privés de la vue, car aucun d’eux n’a été l’objet d’une accusation capitale. La nature, juste dispensatrice des plaisirs et des peines, des jouissances et des regrets, n’a-t-elle pas voulu consoler ces malheureux par l’heureuse impuissance de commettre de grands crimes ? Ou bien la morale elle-même n’est-elle pas venue au secours de la nature en imprimant à ces êtres l’habitude de sentiments doux et affectueux ? »

 

Après ce passage, qui, visiblement, témoignait du souci d’écarter toute suspicion envers les aveugles des Quinze-Vingts, le Substitut opposa au tableau de « l’aveugle intéressant » un sévère portrait de toute la rudesse d’un être indépendant. Son humeur difficile et sauvage le fait redouter dans la Maison Hospitalière qui le recueille. Il n’agit que par emportement. Son génie cruellement inventif se joue des obstacles que lui présente la nature. Il médite, il prépare, il exécute ».

 

Pour M. de Fleuterie, la préméditation ne faisait pas de doute et il poursuivit :

 

« Il est un principe dicté par la raison, consacré par les auteurs et qui est la garantie de l’ordre social, c’est que les crimes contre lesquels il est plus difficile de se précautionner, sont ceux contre lesquels il faut user de rigueur. Dans quel procès ce principe peut-il recevoir une application plus frappante ? »

 

Et le magistrat de brandir devant les jurés l’épouvantail des machines infernales, en évoquant l’attentat de la rue Saint-Nicaise, et de saisir ainsi l’occasion de donner un coup de chapeau à son Empereur.

 

« Un crime atroce vous a donné naguère un mémorable et triste exemple. Vous entendez encore retentir l’explosion de cette mine foudroyante qui a pulvérisé tant de victimes mais qui grâce à la Providence, a épargné le héros dont la brillante destinée règle aujourd’hui celle des nations. »

 

Il conclut en affirmant qu’en l’occurrence, « l’impunité serait une espèce de palme décernée à une industrie fatale ».

 

Bellanger avait pour défenseur un avocat nommé Lebon qui s’attacha à établir que, « s’il y avait tentative d’homicide, il n’y avait pas eu commencement d’exécution parce que la bûche portée chez Mme Pinson ne pouvait produire d’effet que par l’intermédiaire d’un tiers, que cette intervention n’avait pas été l’ouvrage de Bellanger mais celui du hasard et, qu’en abandonnant ainsi au caprice du hasard, l’accusé n’avait montré qu’une volonté vague et indéterminée de nuire ».

 

Après trois quarts d’heure de délibération, le Jury déclara constante la tentative d’homicide. Il déclara également que le fait que cette tentative n’avait pas abouti était indépendant de la volonté de Bellanger. Enfin, il répondit par l’affirmative en ce qui concernait la préméditation. C’était la mort.

 

Bellanger écouta la sentence avec calme, se raidit, saisit sa canne placée contre le box et quitta la salle d’un pas ferme entouré de ses gardes.

 

Un chef-d’œuvre de flagornerie

 

Le lendemain du jugement, on pouvait lire dans le « Journal des Débats » :

 

« Si la sévérité des tribunaux doit être quelquefois adoucie par la clémence du Souverain, c’est lorsque le crime parait être l’effet d’un délire. Ici, toutes les circonstances aggravent l’horreur. Il en est une qui étonne mais qui ne peut affaiblir ce sentiment. L’assassin, l’incendiaire est un aveugle, mais il est le premier que la Société ait été forcée de rejeter de son sein pour un tel attentat. Il est le premier qui ait surpassé en scélératesse ceux qui ont l’usage de tous leurs sens. Grâce à l’ordre établi par le plus vigilant et le plus juste des Monarques, chaque année, le nombre des crimes diminue en France. Les degrés de leur atrocité s’affaibliront aussi à mesure que les lâches assassins verront leur peine plus assurée. »

 

Il ne parait pas douteux que ces lignes aient été inspirées par le souci de contrebalancer la tendance du public parisien qu’on sentait enclin à l’indulgence.

 

Bellanger se pourvut en Cassation. Transféré de Bicêtre, où il avait été interné tout d’abord, à la Conciergerie, c’est là que, le 21 juin, il apprit le rejet du pourvoi.

 

L’heure de l’exécution approchait. Déjà l’échafaud avait été dressé, lorsqu’un ancien acteur, nommé Beaulieu, prit l’initiative d’une pétition qui proposait le sursis afin de permettre de soumettre à l’Empereur un recours en grâce. L’avocat Lebon, défenseur de Bellanger, porta lui-même la pétition au grand juge. Celui-ci ne promit rien, mais, au moment où le condamné allait monter dans la charrette pour être conduit place de Grève, l’ordre de surseoir arriva.

 

Alors, on vit l’ « Aveugle du Bonheur » fondre en larmes, tomber à genoux, on l’entendit rendre grâce au grand juge, à Dieu, à l’Empereur. On le vit embrasser les pans de la soutane de son confesseur.

 

L’assistance qui n’était pas insensible à cette scène eut, si l’on se rapporte à certains témoignages de cette époque, la certitude qu’une grâce interviendrait.

 

Or, quelques jours plus tard, arriva d’Italie où se trouvait encore Napoléon 1er qui venait de se faire couronner roi de ce pays, un ordre levant purement et simplement le sursis précédemment accordé.

 

Et, le 10 messidor an XIII (29 juin 1805), l’ « Aveugle du Bonheur » eut la tête tranchée !

 

Le « Moniteur » relata la chose en quelques lignes précisant seulement que cette exécution « n’avait guère excité la curiosité du public peu nombreux ce jour-là dans les rues ».

 

Ce que l’auteur de l’article ne disait pas, c’est que l’affaire avait été soigneusement tenue secrète de crainte précisément de quelque manifestation qu’en raison même de l’indéniable popularité qu’avait eue jadis, dans Paris, le condamné, les autorités étaient en droit de redouter.

 

Peu après, M. Paul Seignette, Agent Général des Quinze-Vingts, rendit compte de ces événements aux membres du Conseil d’Administration de l’Hospice. Il leur exposa que Philippe-François Bellanger avait laissé une veuve nommé Louise-Jacqueline Collignon « au sujet de laquelle, précisa-t-il, ne s’était élevé aucun soupçon lors de la procédure intentée contre son mari ». Il proposa donc de faire bénéficier cette « malheureuse femme » du traitement de 33 centimes par jour attribué par le règlement aux veuves des aveugles ayant vécu plus de cinq ans dans l’Etablissement. Cette proposition fut acceptée à l’unanimité.